La crise de l'eau — Pourquoi la souveraineté à somme nulle est une erreur de catégorie
Le WRI Aqueduct 2025 révèle que la crise de l'eau n'est pas d'abord physique mais conceptuelle : les traités hérités du XXe siècle appliquent un cadre de souveraineté à somme nulle à une ressource dont la nature même est l'interdépendance.
Un dialogue avec un expert pour comprendre pourquoi la crise de l'eau n'est pas d'abord physique mais conceptuelle : les États traitent l'eau comme un territoire à somme nulle au lieu d'un fluide interconnecté.
En résumé : 31 % du PIB mondial sera exposé à un stress hydrique extrême d'ici 2050 selon le WRI. Mais la crise n'est pas d'abord physique : elle est conceptuelle. Les États traitent l'eau comme un territoire à somme nulle — chaque mètre cube pris par l'amont est un mètre cube perdu par l'aval — alors que c'est un fluide interconnecté. Du Nil au Mékong en passant par l'Indus, cette erreur de catégorie produit artificiellement de la rareté et du conflit. La sortie passe par une souveraineté hydrique partagée, où la coopération crée plus de valeur que la confrontation.
I. Document d’ouverture : l’atlas qui voit ce que les États refusent de voir
En août 2025, le World Resources Institute a publié la quatrième édition de son Aqueduct Water Risk Atlas. Le document tient en une carte, cinquante pages de méthodologie, et une phrase qui devrait suffire à faire taire tous les diplomates : « 31 % du PIB mondial sera exposé à un stress hydrique élevé ou extrêmement élevé d’ici 2050. »1 Les zones les plus sombres de la carte — rouge foncé, presque noir — dessinent une géographie qui n’est pas celle des frontières : le bassin du Nil, l’Indus, le Tigre et l’Euphrate, le Mékong, le Gange-Brahmapoutre, le système aquifère du Sahara septentrional. Ce sont des bassins versants, pas des États. La carte ne connaît ni l’Égypte ni l’Éthiopie ; elle connaît le Nil. Elle ne distingue pas l’Inde du Pakistan ; elle distingue l’Indus.
La force du document n’est pas seulement dans ses données — elles sont, depuis vingt ans, de plus en plus précises, de plus en plus alarmantes — mais dans la conclusion implicite qu’il porte. Le stress hydrique, écrit l’équipe du WRI, n’est pas une fatalité conflictuelle. Les données historiques montrent que les coalitions fluviales survivent mieux que les traités bilatéraux ; que les aquifères surexploités produisent moins de guerres que de faillites silencieuses ; que la rareté, lorsqu’elle est bien gouvernée, suscite l’innovation institutionnelle plutôt que la violence. Ce n’est pas l’eau qui manque, en d’autres termes : c’est le cadre qui la régit.
Trente et un pour cent du PIB mondial. Le chiffre est insensé, mais il reste abstrait jusqu’à ce qu’on le traduise : chaque dollar produit sur trois dans l’économie mondiale dépendra, dans vingt-cinq ans, d’un approvisionnement en eau qui n’est pas garanti. Ce n’est pas une prédiction météorologique — c’est une prédiction politique. Car l’eau, contrairement au pétrole, n’a pas de substitut. On peut remplacer le pétrole par le solaire, le nucléaire, l’éolien. On ne peut remplacer l’eau par rien. Et c’est précisément cette irréductibilité qui rend l’erreur de catégorie si dangereuse.
II. La faillite de la catégorie : quand les traités inventent la pénurie
Le 8 novembre 1959, au Caire, les gouvernements égyptien et soudanais signent un accord qui répartit les eaux du Nil. L’Égypte reçoit 55,5 milliards de mètres cubes par an ; le Soudan, 18,5. Le total — 74 BCM — est inférieur au débit annuel moyen estimé à l’époque, ce qui laisse une réserve théorique. L’accord est technique, précis, juridiquement impeccable. Il a un seul défaut : il ignore l’existence de l’Éthiopie, qui fournit 85 % des eaux du Nil bleu — la principale artère du fleuve.2
On pourrait croire à un oubli, à une négligence. Ce n’en est pas un. Le traité de 1959 s’inscrit dans une généalogie coloniale précise. En 1902, un accord anglo-éthiopien déjà avait tenté de limiter les droits de l’Éthiopie sur le Nil bleu ; en 1929, un échange de notes entre l’Égypte et le Royaume-Uni (agissant au nom de ses colonies africaines) accordait à l’Égypte un droit de veto sur tout projet en amont. Le traité de 1959 n’est donc pas une négociation entre riverains : c’est la consolidation, par deux États aval, d’un régime hérité de l’empire britannique, qui traite le Nil comme une propriété dont l’amont serait l’usufruitier silencieux.
Ce modèle — que les juristes appellent la « souveraineté absolue de l’amont » dans sa version extrême, et l’« utilisation équitable et raisonnable » dans sa version modérée — a un nom : la doctrine Harmon. En 1895, le procureur général des États-Unis, Judson Harmon, consulté par son gouvernement sur un différend avec le Mexique concernant le Río Grande, rend un avis resté célèbre : « Les règles du droit international n’imposent à aucun État l’obligation de restreindre l’utilisation de son territoire pour le bénéfice d’un autre État. »3 En clair : ce qui tombe sur mon sol m’appartient ; ce qui en sort est un don, pas une obligation.
La doctrine Harmon est un monument de l’unilatéralisme. Elle a depuis été largement rejetée par la jurisprudence internationale, mais elle continue de hanter les négociations hydriques. Car elle contient une erreur de catégorie fondamentale : elle assimile l’eau à un territoire. Couper un fleuve en tronçons souverains, c’est comme découper le système circulatoire d’un corps humain en segments dont chacun appartiendrait à un organe différent. Le sang ne circule pas en vertu de frontières ; les fleuves non plus.
La Convention de New York de 1997 sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation a tenté de corriger cette erreur. Elle consacre le principe d’« utilisation équitable et raisonnable » et impose une obligation de notification préalable pour les projets affectant le cours d’eau. Elle a été adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies — 104 voix pour, 3 contre (Chine, Turquie, Burundi), 26 abstentions, dont l’Égypte et l’Éthiopie.4 Le paradoxe est saisissant : les deux principaux protagonistes du plus grand conflit hydrique contemporain se sont abstenus sur le seul texte qui aurait pu leur fournir un langage commun. Ils ont préféré rester dans le cadre de l’erreur.
Car l’erreur de catégorie n’est pas qu’une abstraction juridique. Elle a des conséquences matérielles. Lorsqu’un État traite l’eau comme un stock divisible — tant de mètres cubes pour toi, tant pour moi — il fige dans le temps une réalité hydrologique qui, par définition, varie. Les débits fluviaux ne sont pas des constantes ; ils fluctuent avec les saisons, les cycles climatiques décennaux, le réchauffement planétaire. Un traité qui fixe des quotas en 1959, sur la base de mesures prises dans les années 1940, c’est un contrat dont le sous-jacent — la ressource elle-même — s’est déjà transformé. La rareté n’est pas produite par le manque d’eau : elle est produite par l’écart entre un quota gelé et un débit changeant.
III. La construction de l’acteur dominant : l’hydro-hégémonie comme structure silencieuse
Donald Worster, dans Rivers of Empire (1985), a nommé ce processus la « mission hydraulique » : la transformation d’un fleuve en instrument de pouvoir centralisé, au service d’une agriculture capitaliste et d’un État qui contrôle l’allocation de l’eau comme il contrôle la loyauté de ses citoyens.5 Worster étudie l’Ouest américain — le barrage Hoover, le Central Valley Project — mais son modèle s’applique avec une précision troublante au Nil, à l’Indus, à l’Euphrate et au Mékong.
L’acteur dominant, dans chaque bassin, construit sa puissance sur trois piliers : la capacité technique de capter l’eau, le droit international hérité (souvent colonial) qui légitime cette capture, et la dépendance asymétrique qu’il impose aux autres riverains. C’est ce que Mark Zeitoun et Jeroen Warner appellent l’« hydro-hégémonie » — un pouvoir qui n’a pas besoin de s’exercer par la force parce qu’il s’exerce par la structure.6
IIIa. L’Égypte : l’héritier du Nil
L’Égypte est le cas le plus emblématique. Le pays reçoit 55,5 BCM d’eau par an en vertu du traité de 1959. Sa population est passée de 27 millions d’habitants en 1960 à 112 millions en 2025. Sa disponibilité par habitant est tombée à 530 m³ par an — juste au-dessus du seuil de pénurie absolue fixé par l’ONU à 500 m³. Le pays importe déjà plus de 50 % de ses céréales, ce qui équivaut à une importation virtuelle d’eau de 30 à 40 BCM par an — presque un Nil supplémentaire.7
L’Égypte a construit le haut barrage d’Assouan (1960-1970) avec l’aide soviétique. Le barrage lui a donné une autonomie hydrologique relative — la capacité de stocker plusieurs années d’eau — mais il a aussi gelé sa position. L’Égypte ne peut pas négocier une réduction de son quota sans reconnaître que le traité de 1959 est caduc. Elle ne peut pas ouvrir la boîte de Pandore tout en prétendant en garder le couvercle. Elle a donc passé soixante ans à défendre l’indéfendable : un traité qui ignore l’existence hydrologique de l’Éthiopie.
Ce verrouillage juridique a des conséquences politiques profondes. En 2013, le président Mohamed Morsi a déclaré publiquement que « si le Nil perd une seule goutte, notre sang sera le prix à payer » — une menace de guerre hydrique qui a été prise au sérieux à Addis-Abeba. Son successeur, Abdel Fattah al-Sissi, a adopté un ton plus diplomatique mais n’a jamais renoncé à la position de fond : le quota de 1959 est un droit historique, non négociable. Le Caire a même déployé des troupes en Érythrée, près de la frontière éthiopienne, et signé des accords de défense avec le Soudan et la Somalie — dessinant une stratégie d’encerclement de l’Éthiopie qui fait du Nil un enjeu militaire autant qu’hydrologique.
Pourtant, l’Égypte n’est pas un bloc monolithique. Des voix s’élèvent, au sein de la société civile et de l’université, pour plaider une approche différente : la coopération hydrique plutôt que la confrontation. Des chercheurs du Caire ont cosigné avec leurs homologues éthiopiens des propositions de gestion conjointe du GERD, incluant des mécanismes de compensation en années sèches et des investissements partagés dans l’irrigation. Mais ces propositions restent lettre morte parce que le régime égyptien a construit une partie de sa légitimité sur la défense intransigeante des droits hydriques du pays. Céder sur l’eau, c’est céder sur un pilier du nationalisme égyptien.
IIIb. L’Inde : le maître de l’Indus
L’Inde est dans une position plus confortable, ce qui ne l’empêche pas d’utiliser l’eau comme une arme. Le traité de l’Indus (1960), signé sous la médiation de la Banque mondiale, a divisé le système du bassin : les trois rivières orientales (Ravi, Beas, Sutlej) à l’Inde ; les trois rivières occidentales (Indus, Jhelum, Chenab) au Pakistan.8 C’est le partage territorial d’un fluide — l’erreur de catégorie dans sa forme la plus pure. Le traité a survécu à trois guerres (1965, 1971, 1999) et à des décennies de tensions. Mais il ne cesse d’être menacé par la logique même qu’il incarne.
En 2016, après l’attaque de la base d’Uri au Cachemire, le Premier ministre indien Narendra Modi a déclaré que « le sang et l’eau ne peuvent couler en même temps » — une phrase qui suggérait que l’Inde pourrait dénoncer le traité. La menace était vide techniquement : les barrages indiens sur les rivières occidentales n’ont pas la capacité de détourner le débit nécessaire pour asphyxier le Pakistan. Mais le message était clair : dans le cadre de l’erreur de catégorie, l’eau est une variable de négociation politique, pas un bien commun.
L’ambiguïté est d’autant plus forte que l’Inde elle-même n’est pas exempte de stress hydrique. Les États du Punjab indien, de l’Haryana et du Rajasthan dépendent des mêmes rivières que le Pakistan. Les nappes phréatiques du nord-ouest indien sont surexploitées à un rythme alarmant — la NASA a observé par satellite une baisse de 30 cm par an dans certaines zones de l’aquifère indo-gangétique. Le traité de l’Indus, en attribuant les rivières orientales à l’Inde, a donné à New Delhi une sécurité juridique ; mais il n’a pas résolu la crise hydrique indienne, qui est d’abord interne. Le conflit avec le Pakistan, aussi spectaculaire soit-il, masque une réalité plus profonde : les deux pays puisent dans un même aquifère sans aucun mécanisme de coordination.
IIIc. La Turquie : l’application pure de la doctrine Harmon
Si l’Égypte et l’Inde exercent une hydro-hégémonie tempérée par des traités et des contraintes géopolitiques, la Turquie applique la doctrine Harmon dans sa version la plus radicale. Le Projet d’Anatolie du Sud-Est (GAP), lancé dans les années 1980, est un programme titanesque de 22 barrages et 19 centrales hydroélectriques sur l’Euphrate et le Tigre, pour un coût cumulé de 40 milliards de dollars.9 Il a permis l’irrigation de 1,8 million d’hectares — l’équivalent de la superficie du Koweït — mais il a réduit le débit de l’Euphrate de 50 % à la frontière syrienne.
La Turquie n’a jamais reconnu le principe d’utilisation équitable. Elle considère l’Euphrate et le Tigre comme des « cours d’eau transfrontaliers » — pas des « cours d’eau internationaux » — ce qui lui permet de nier toute obligation de partage. Quand la Syrie et l’Irak protestent, Ankara répond que le GAP est un projet de développement légitime, et que le droit international ne limite pas la souveraineté territoriale. C’est la doctrine Harmon mot pour mot.
Les conséquences sont catastrophiques. Les marais mésopotamiens, le plus grand écosystème humide du Moyen-Orient, ont perdu 90 % de leur superficie depuis les années 1970. La salinité de l’Euphrate à la frontière irakienne a triplé. Le bassin du Tigre-Euphrate, qui alimentait autrefois une agriculture florissante, est devenu une zone de stress hydrique extrême (score 5/5 sur l’échelle WRI). Et pourtant, la Turquie continue de construire.
IIId. La Chine : l’hydro-hégémonie discrète
La Chine est un cas à part, parce qu’elle combine la puissance du barragiste (11 barrages sur le cours supérieur du Mékong, avec une capacité de stockage de 45 BCM — l’équivalent de 55 % du débit annuel du fleuve à la frontière laotienne) et une diplomatie hydrique souple, qui utilise la coopération comme un instrument d’influence.10
La Lancang-Mekong Cooperation (LMC), créée en 2016, est le véhicule de cette diplomatie. La Chine partage désormais des données hydrologiques avec les pays de l’ASEAN, participe à des exercices de gestion des crues, et finance des projets d’infrastructure au Laos et au Cambodge. Mais ce partage est asymétrique : la Chine donne ce qu’elle veut, quand elle veut, et ne s’engage sur aucun mécanisme contraignant de répartition des eaux.
La cascade chinoise sur le haut Mékong est vertigineuse par son échelle. Le barrage de Nuozhadu, à lui seul, retient 22,7 BCM — l’équivalent de 28 % du débit annuel du Mékong à la frontière laotienne. Le barrage de Xiaowan (15 BCM) et celui de Jinghong (2,5 BCM) complètent un dispositif qui permet à Pékin de moduler le débit du fleuve en fonction de ses besoins : stockage en été pour l’hydroélectricité, lâchers en hiver pour maintenir la navigabilité. Cette modulation a des effets en cascade sur les écosystèmes en aval. Les poissons migrateurs — dont le célèbre poisson-chat géant du Mékong, qui peut atteindre 300 kg — voient leurs routes de migration bloquées par les barrages. Les captures halieutiques dans le bassin du Mékong, qui représentent 25 % des prises totales du fleuve et une source essentielle de protéines pour 60 millions de personnes, ont chuté de 30 à 40 % depuis le début des années 2000.
Le résultat est une dégradation silencieuse du delta du Mékong, l’un des plus grands deltas du monde, qui recule de 15 à 30 mètres par an sous l’effet combiné des barrages (qui retiennent les sédiments) et de l’élévation du niveau de la mer. La production agricole du delta — qui fournit 50 % du riz du Vietnam et une part significative de son élevage aquatique — est menacée par la salinisation croissante. Le Vietnam, qui dépend à 90 % du Mékong pour son irrigation, n’a aucun moyen de contraindre la Chine à libérer plus d’eau ou à ralentir le remplissage de ses réservoirs. La coopération existe, mais elle ne change pas le rapport de force.
IV. L’impasse des concurrents : quatre études de cas
Si l’hydro-hégémonie décrit la position de l’acteur dominant, elle n’explique pas entièrement l’impasse. Car les concurrents — les riverains en aval ou en amont qui contestent l’ordre établi — partagent souvent la même erreur de catégorie que leurs adversaires. Le conflit n’est pas entre une thèse et son contraire ; c’est un combat entre deux applications différentes du même mauvais cadre.
IVa. Égypte contre Éthiopie : le piège du Nil
La construction du Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD) sur le Nil bleu est le conflit hydrique le plus emblématique du XXIe siècle — et le plus mal posé.
D’un côté, l’Égypte défend son quota de 55,5 BCM comme un droit historique, consolidé par le traité de 1959, la pratique continue et l’absence d’alternative. La position égyptienne repose sur un syllogisme implicite : (1) l’eau du Nil est une ressource finie ; (2) l’Égypte utilise déjà presque toute sa part ; (3) toute nouvelle extraction en amont réduit nécessairement la part de l’Égypte. Le jeu est à somme nulle.
De l’autre côté, l’Éthiopie défend sa souveraineté sur les eaux qui naissent sur son territoire, et son droit absolu de les utiliser pour son développement économique. La position éthiopienne est symétrique de celle de l’Égypte, mais inversée : (1) les eaux du Nil bleu prennent source en Éthiopie ; (2) l’Éthiopie n’a jamais utilisé sa part « naturelle » ; (3) l’Égypte ne peut opposer un droit historique à un droit territorial. Le jeu est aussi à somme nulle : ce que l’Égypte gagne, l’Éthiopie le perd.
Les deux positions sont logiques dans leur cadre. Le problème est que le cadre est faux. Le Nil n’est pas un gâteau à partager ; c’est un système hydrologique interdépendant. Le barrage éthiopien — 74 BCM de capacité, 6 000 MW de puissance installée — ne « prend » pas l’eau de l’Égypte : il la retient temporairement, il la relâche selon un calendrier, il la régule. L’effet net sur le débit total annuel peut être nul si le barrage est bien géré. La question n’est pas de savoir qui a droit à combien, mais comment les deux pays peuvent gérer ensemble un flux variable dans un climat qui change.11
Le coût de la non-coopération a été estimé par la Banque mondiale à 3-5 milliards de dollars par an pour les deux pays combinés — en pertes agricoles, en coûts énergétiques de substitution, en instabilité politique.12 Mais ce chiffre reste abstrait parce que les gouvernements des deux pays sont prisonniers de leurs discours domestiques. L’Égypte ne peut pas admettre que le traité de 1959 est obsolète sans perdre la face. L’Éthiopie ne peut pas reconnaître la légitimité des préoccupations égyptiennes sans affaiblir sa souveraineté naissante. L’impasse est politique, pas hydrologique.
IVb. Inde contre Pakistan : le traité qui a survécu à tout
Le conflit de l’Indus est le plus ancien, le plus institutionnalisé, et paradoxalement le moins violent des grands conflits hydriques. Le traité de 1960, négocié par la Banque mondiale, a créé une Commission permanente de l’Indus qui se réunit régulièrement, même en période de guerre. Les ingénieurs des deux pays continuent d’échanger des données techniques, de coordonner les lâchers d’eau, de gérer les crues. Le traité a survécu à trois guerres, à la partition du Cachemire, à l’émergence du nucléaire sud-asiatique, à l’attaque de Mumbai — tout cela parce qu’il est techniquement précis et qu’il crée des incitations à la coopération.13
Mais le cadre du traité est un carcan. La division physique des rivières — les trois orientales à l’Inde, les trois occidentales au Pakistan — a gelé en 1960 une réalité hydrologique qui ne cesse d’évoluer. Le Pakistan dépend à 90 % de l’Indus pour son agriculture, et sa disponibilité par habitant est passée de 5 000 m³ en 1947 à environ 1 000 m³ en 2025. La nappe phréatique du Punjab pakistanais est pompée à un rythme insoutenable. Les canaux d’irrigation construits à l’époque coloniale perdent 40 % de leur eau par infiltration et évaporation.
L’Inde, de son côté, utilise le traité comme une contrainte qui l’empêche de développer son propre potentiel hydroélectrique sur les rivières occidentales. Le projet de barrage de Kishanganga, autorisé par un tribunal arbitral en 2013, a montré que le traité laisse une marge de manœuvre, mais que cette marge est source de contentieux permanents. L’Inde menace régulièrement de dénoncer le traité ; le Pakistan menace régulièrement de recourir à l’arbitrage. Les deux menaces sont en grande partie rhétoriques, mais elles entretiennent un climat d’incertitude qui décourage les investissements à long terme.
L’ironie est que le traité de l’Indus est souvent présenté comme un modèle de coopération hydrique. Il l’est — si on le compare à l’absence totale d’accord sur le Nil ou le Mékong. Mais il reste prisonnier du même cadre à somme nulle. Il ne prévoit pas de mécanisme d’adaptation au changement climatique. Il ne prend pas en compte l’épuisement des nappes souterraines. Il ne dit rien sur la qualité de l’eau ou la salinisation des sols. Il fige 1960.
IVc. Chine contre ASEAN : l’exception qui confirme la règle
Le Mékong est souvent cité comme un cas où la coopération fonctionne. La Lancang-Mekong Cooperation (LMC) est l’un des seuls forums multilatéraux dans lequel la Chine accepte un dialogue technique régulier sur la gestion de l’eau. Les pays de l’ASEAN reçoivent des données hydrologiques en temps réel, participent à des simulations de crues, et bénéficient de projets de développement financés par la Chine.
Mais cette coopération a ses limites. Le partage de données est unilatéral : la Chine donne ce qu’elle choisit de donner, et peut interrompre la transmission en cas de tension politique. Les barrages chinois sur le haut Mékong ont un impact cumulatif significatif sur le débit du fleuve en aval — ils emmagasinent l’eau en été (ce qui réduit la crue annuelle qui fertilise le delta) et la relâchent en hiver (ce qui modifie le cycle écologique). Les sédiments, essentiels à la subsistance du delta, sont piégés derrière les barrages. Le recul côtier de 15 à 30 mètres par an au Vietnam est directement lié à ce déficit sédimentaire.14
Le Laos, le Cambodge et la Thaïlande construisent aussi leurs propres barrages, souvent financés par des investissements chinois. La cascade de barrages sur le Mékong — 11 en Chine, 9 au Laos, 2 au Cambodge, 2 en Thaïlande, 1 au Vietnam — transforme le fleuve en une série de réservoirs. Le barrage de Xayaburi au Laos, mis en service en 2019, est le premier barrage construit sur le cours principal du bas Mékong ; il a été autorisé sans consultation réelle du Vietnam et du Cambodge, qui subissent aujourd’hui l’essentiel de ses impacts. Les poissons migrateurs, qui représentent 25 % des prises totales du Mékong, voient leurs routes de migration bloquées. Le delta, qui produit 7 à 10 % du riz exporté dans le monde, pourrait perdre un tiers de sa superficie d’ici 2050.
Ce qui est frappant dans le cas du Mékong, c’est que le langage de la coopération a été adopté sans que le rapport de force ne change. La LMC est une institution qui parle d’intérêts communs, de développement partagé, de bénéfices mutuels. Mais elle n’a pas modifié la structure de base : la Chine décide, les autres s’adaptent. Le partage de données hydrologiques, souvent présenté comme une avancée majeure, est un acte unilatéral que Pékin peut suspendre à tout moment. En 2020, lors d’une sécheresse sévère, la Chine a effectivement réduit les données transmises, invoquant des « problèmes techniques ». Le Vietnam et le Cambodge n’ont eu aucun recours.
Cette asymétrie est d’autant plus problématique que les pays de l’ASEAN n’ont pas de front commun. Le Laos, fortement endetté auprès de la Chine, ne peut pas s’opposer aux projets hydroélectriques chinois sur son territoire. Le Cambodge, dont le nouveau canal Funan Techo est financé par la Chine, est dans une situation similaire. Seul le Vietnam dispose d’une marge de manœuvre diplomatique significative — mais il se retrouve isolé dans une organisation qui fonctionne au consensus.
La LMC est donc à la fois une réussite — elle existe, elle fonctionne, elle produit des données partagées — et un trompe-l’œil. Elle donne l’apparence de la coopération sans en créer les conditions réelles, parce qu’elle ne change pas la structure de pouvoir. La Chine reste l’acteur dominant, et les pays de l’ASEAN restent des demandeurs d’eau.
IVd. Turquie contre Syrie et Irak : le plan sans limites
Aucun conflit hydrique n’illustre mieux l’échec du cadre à somme nulle que le Projet d’Anatolie du Sud-Est (GAP). Lancé dans les années 1980, il est conçu comme un projet de développement régional pour les provinces kurdes du sud-est de la Turquie — un objectif politique autant qu’économique. Mais ses conséquences en aval sont dévastatrices.
La Syrie, qui recevait avant le GAP environ 30 BCM par an de l’Euphrate, n’en reçoit plus que 15. L’Irak, déjà asphyxié par les décennies de sanctions et de conflits, voit ses deux principaux fleuves transformés en filets d’eau. La salinité de l’Euphrate atteint des niveaux qui rendent l’eau impropre à l’irrigation dans certaines parties du sud de l’Irak. Les marais mésopotamiens, qui abritaient une culture millénaire de pêcheurs et de bufflonniers, sont en grande partie asséchés.15
La Turquie, jusqu’à récemment, refusait toute négociation sur la répartition des eaux. Elle accepte aujourd’hui des discussions techniques avec la Syrie et l’Irak dans le cadre du « Mécanisme de coopération tripartite », mais ces discussions n’ont produit aucun engagement chiffré. La Turquie considère que le GAP est un projet de développement interne, qui ne relève pas du droit international des cours d’eau transfrontaliers.
Le coût humain est immense. Plus d’un million de personnes ont été déplacées par la construction des barrages en Turquie même (principalement des Kurdes). En Syrie et en Irak, la réduction du débit a aggravé la sécheresse, contribué à l’effondrement de l’agriculture, et alimenté les mouvements de population. La ville irakienne de Bassora, à la confluence du Tigre et de l’Euphrate, connaît régulièrement des émeutes de l’eau depuis 2018. La population accuse le gouvernement irakien d’être incapable de négocier avec la Turquie — et le gouvernement accuse la Turquie de pratiquer un « chantage hydrique ».
V. Les angles morts : ce que le cadre à somme nulle ne voit pas
L’erreur de catégorie n’est pas seulement un problème théorique. Elle produit des aveuglements systématiques — des questions que le cadre ne permet pas de poser. Cinq angles morts méritent une attention particulière.
V-a. L’effacement des traités coloniaux
L’un des faits les plus frappants de la géopolitique de l’eau est la persistance des traités coloniaux. L’accord anglo-éthiopien de 1902, qui limitait les droits de l’Éthiopie sur le Nil bleu, n’a jamais été dénoncé par l’Égypte — qui s’en prévaut encore devant les instances internationales. Le traité de 1959 lui-même est une continuation du régime colonial britannique, qui traitait l’Afrique de l’Est comme un arrière-pays dont les ressources devaient servir à irriguer le coton égyptien.16
L’effacement est double. D’une part, les traités coloniaux sont présentés comme des accords entre États souverains — ce qu’ils étaient formellement, mais dans un contexte de domination impériale qui interdisait à la plupart des parties de négocier librement. D’autre part, le langage diplomatique efface la violence de la capture : on parle de « droits acquis », d’« utilisation historique », de « partage équitable », sans jamais demander à qui ces droits ont été acquis, et par quels moyens.
L’Éthiopie, depuis 1959, demande la révision du cadre juridique du Nil. Elle n’a jamais obtenu satisfaction. Le cadre existant — celui du traité de 1959 et de l’Initiative du bassin du Nil (créée en 1999) — permet la discussion technique mais pas la remise en cause des quotas. L’Égypte utilise son poids diplomatique (et son veto au Conseil de sécurité, dont elle a été membre non permanent en 2016-2017) pour bloquer toute évolution.
V-b. Le ratio absurde : exporter de l’eau qu’on n’a pas
L’agriculture consomme 70 à 80 % de l’eau douce dans le monde. Dans les pays à stress hydrique, cette proportion atteint 90 % — principalement pour l’irrigation de cultures à faible valeur ajoutée. Le ratio est absurde : des pays qui manquent d’eau l’utilisent pour produire des céréales, du coton, du sucre, qu’ils exportent ensuite sur les marchés mondiaux.
Le Pakistan est le cas le plus frappant. Le pays dépend à 90 % de l’Indus pour son irrigation ; sa disponibilité en eau par habitant est tombée à 1 000 m³/an ; 40 % de sa population n’a pas accès à une eau potable sûre. Pourtant, le Pakistan continue d’exporter du coton — une culture qui nécessite 5 000 à 10 000 m³ d’eau par tonne de fibre produite. Chaque t-shirt pakistanais exporté emporte virtuellement avec lui l’eau qui manque à Multan ou à Hyderabad pour boire.17
Ce commerce d’« eau virtuelle » — un concept développé par Tony Allan dans les années 1990 — n’est pas mauvais en soi. Les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (MENA) importent chaque année l’équivalent de 80 à 120 BCM d’eau virtuelle (soit le débit annuel du Nil à Assouan), ce qui leur évite d’épuiser encore plus leurs ressources. Le problème est que cette eau virtuelle n’est pas comptabilisée dans les bilans hydriques nationaux, et que son coût réel — en termes de dégradation des sols, d’épuisement des nappes, de pollution par les engrais — n’est jamais internalisé.
Exportateur net d’eau virtuelle, le Pakistan ne fait que transférer son stress hydrique dans le prix de ses produits. Le coton pakistanais est bon marché sur le marché mondial parce que l’eau qui le produit n’est pas payée à son coût de renouvellement. C’est une subvention invisible, massive, et non soutenable.
V-c. La nappe invisible : les aquifères transfrontaliers sans traité
Si les fleuves transfrontaliers sont déjà mal régis, les aquifères transfrontaliers sont un vide juridique presque total. Pourtant, les eaux souterraines représentent 99 % de l’eau douce liquide de la planète, et leur exploitation augmente de 1 à 2 % par an.18
Plusieurs grands aquifères transfrontaliers n’ont aucun traité, aucune commission, aucune procédure de consultation :
- Le Système aquifère du Sahara septentrional (SASS), partagé entre l’Algérie, la Libye et la Tunisie, est pompé à un rythme 4 à 5 fois supérieur à sa recharge naturelle. La Libye, avec son projet de Grande Rivière Artificielle, extrait de l’eau fossile qui ne se renouvellera pas avant des millénaires.
- Le Système aquifère du Guarani, partagé entre le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay, est mieux préservé, mais sa gouvernance repose sur un accord-cadre non contraignant signé en 2010.
- Le Système aquifère du sable de Nubie (NSAS), partagé entre l’Égypte, la Libye, le Soudan et le Tchad, fait l’objet d’un projet d’étude conjoint de l’AIEA, mais n’a pas de mécanisme de répartition.
L’absence de traités sur les eaux souterraines est d’autant plus problématique que les aquifères sont souvent connectés aux fleuves de surface. Pomper la nappe du Nil, c’est réduire le débit du fleuve ; pomper la nappe de l’Indus, c’est assécher le lit de la rivière. L’erreur de catégorie s’étend ici à un troisième niveau : non seulement l’eau n’est pas un territoire, mais l’eau de surface et l’eau souterraine ne sont pas deux ressources séparées.
V-d. La variabilité climatique ignorée : le quota fixe face au changement
Le dernier rapport du GIEC (AR6, 2023) est clair : le cycle hydrologique s’accélère, les précipitations deviennent plus extrêmes et moins prévisibles, les glaciers tropicaux (qui alimentent les fleuves d’Asie du Sud et d’Amérique du Sud) fondent à un rythme accéléré. Dans ce contexte, un traité qui fixe des quotas annuels est une absurdité hydrologique.19
Prenons le Nil. Le débit du Nil bleu varie de 40 à 80 BCM selon les années. Les modèles climatiques prévoient une augmentation de cette variabilité : les années de crue seront plus humides, les années de sécheresse plus sèches. Un quota fixe de 55,5 BCM pour l’Égypte est soit trop élevé (en année sèche, il ne peut pas être honoré) soit trop bas (en année humide, il crée une situation de gaspillage). L’erreur n’est pas dans le niveau du quota — 55,5 BCM est un chiffre comme un autre — mais dans sa fixité.
Des mécanismes alternatifs existent : des quotas proportionnels (un pourcentage du débit annuel), des comptes d’épargne hydrique (stocker les surplus des années humides pour les années sèches), des marchés de l’eau (permettre aux usagers de vendre leurs droits d’eau). Mais ces mécanismes supposent une acceptation partagée de la variabilité — c’est-à-dire une sortie du cadre à somme nulle. Tant que l’Égypte croit que son quota de 55,5 BCM est un droit acquis plutôt qu’une moyenne statistique, aucune adaptation n’est possible.
V-e. La technologie oubliée : le dessalement change la donne
Le dernier angle mort est technologique. Le dessalement de l’eau de mer a connu une révolution silencieuse : son coût est passé de 5-10 $/m³ dans les années 1990 à 0,5-1 $/m³ aujourd’hui, grâce aux membranes d’osmose inverse et à la récupération d’énergie. Israël produit aujourd’hui 80 % de son eau potable par dessalement ; les Émirats arabes unis, le Qatar, l’Arabie saoudite ont transformé leur approvisionnement hydrique.20
Le dessalement change la donne théorique : il brise le lien territorial entre l’eau et le sol. Un pays côtier n’a plus besoin de dépenser des milliards pour défendre un quota fluvial ; il peut produire sa propre eau à partir de la mer. L’Égypte, avec ses 2 900 km de côtes, pourrait théoriquement dessaler assez d’eau pour compenser toute réduction du Nil.
Mais le dessalement crée de nouvelles dépendances : il dépend d’énergie (souvent fossile), de pièces de rechange importées, d’investissements massifs. Et il produit de la saumure concentrée, rejetée dans la mer, qui détruit les écosystèmes côtiers. La question n’est donc pas de savoir si le dessalement est une solution — il l’est partiellement — mais de savoir s’il peut être déployé sans reproduire les inégalités du cadre qu’il est censé remplacer. Un pays pauvre comme le Soudan, dont la façade maritime est courte et instable politiquement, ne peut pas dessaler. La technologie seule ne résout pas l’erreur de catégorie.
Conclusion : sortir du jeu à somme nulle
L’erreur de catégorie est simple. Les États traitent l’eau comme un territoire divisible, alors que c’est un fluide interconnecté. Ils appliquent un cadre de souveraineté à somme nulle à une ressource dont la caractéristique essentielle est l’interdépendance. Et ils s’étonnent que cette application produise de la rareté, du conflit, de l’impuissance.
Les exemples ne manquent pas, mais aucun n’est plus frappant que le Nil. L’Égypte et l’Éthiopie se disputent depuis soixante ans un fleuve dont le débit est suffisant, en théorie, pour irriguer l’agriculture des deux pays — si la coopération remplaçait la confrontation. Le GERD n’est pas une catastrophe hydrologique pour l’Égypte ; il pourrait être une opportunité de gestion coordonnée, de stockage partagé, de production énergétique mutualisée. Mais cela supposerait que l’Égypte reconnaisse la souveraineté hydrique de l’Éthiopie, et que l’Éthiopie reconnaisse la vulnérabilité hydrique de l’Égypte. Cela supposerait une sortie du cadre à somme nulle.
Or, des signes émergent que cette sortie est possible. La coopération Lancang-Mékong, aussi imparfaite soit-elle, montre qu’un État amont peut accepter de partager des données. Le traité de l’Indus, aussi rigide soit-il, montre qu’un cadre bilatéral peut traverser trois guerres sans s’effondrer. Même sur le Tigre et l’Euphrate, la Turquie a accepté en 2023 de discuter d’un mécanisme de partage des données avec l’Irak — une concession qui aurait été impensable il y a dix ans. Ces exemples ne sont pas des succès ; ce sont des brèches. Mais ils indiquent une direction.
La question n’est pas de savoir si l’eau manque. L’eau ne manque pas — au niveau global, la planète en regorge. L’eau qui manque, c’est celle qui est mal répartie, mal gouvernée, mal traitée. Et cette mauvaise gouvernance est le produit d’une erreur intellectuelle qui a soixante-dix ans, des racines coloniales, et des conséquences qui s’aggravent chaque année.
Sortir de l’erreur de catégorie ne signifie pas abolir les frontières ou nier la souveraineté. Cela signifie reconnaître que la souveraineté, appliquée à un fluide, ne peut pas être exclusive. Elle doit être partagée, négociée, adaptative — une souveraineté à somme positive, où la coopération crée plus de valeur que le conflit. Le rapport du WRI le dit à sa manière : le stress hydrique n’est pas une fatalité. Il n’y a pas de déterminisme hydrologique. Ce qui détermine l’issue, c’est la qualité de la gouvernance. Et la qualité de la gouvernance dépend, en dernière analyse, de la qualité des catégories avec lesquelles nous pensons le problème. L’eau n’est pas un territoire. Elle coule. Il est temps que nos catégories coulent avec elle.
Annexes
Annexe A : Chronologie des traités et conflits hydriques
| Année | Événement | Bassin | Signification |
|---|---|---|---|
| 1895 | Doctrine Harmon (États-Unis) | Río Grande | Formulation de la souveraineté absolue de l’amont |
| 1902 | Accord anglo-éthiopien | Nil | Limitation des droits de l’Éthiopie sur le Nil bleu |
| 1929 | Échange de notes Égypte-Royaume-Uni | Nil | Droit de veto égyptien sur les projets en amont |
| 1959 | Traité du Nil (Égypte-Soudan) | Nil | Quotas fixes : 55,5 BCM (Égypte), 18,5 (Soudan) |
| 1960 | Traité de l’Indus (Inde-Pakistan) | Indus | Partition physique des six rivières du bassin |
| 1960-1970 | Construction du haut barrage d’Assouan | Nil | Stockage multi-annuel, autonomie égyptienne |
| 1977 | Convention de Mar del Plata (ONU) | Global | Première conférence mondiale sur l’eau |
| 1980s- | Projet GAP (Turquie) | Tigre-Euphrate | Début des grands barrages turcs |
| 1997 | Convention de New York (ONU) | Global | Utilisation équitable et raisonnable (104-3-26) |
| 1999 | Initiative du bassin du Nil | Nil | Cadre de coopération technique (sans quotas) |
| 2011 | Début de la construction du GERD | Nil | Barrage éthiopien de 74 BCM et 6 000 MW |
| 2016 | Création de la Lancang-Mekong Cooperation | Mékong | Partage de données hydrologiques (asymétrique) |
| 2020-2025 | Remplissage du GERD (4 phases) | Nil | Tensions Égypte-Éthiopie, médiation africaine |
| 2025 | WRI Aqueduct Atlas (4e édition) | Global | 31 % du PIB mondial exposé au stress hydrique |
Annexe B : Carte des stress hydrique (WRI 2025) — Profils sélectionnés
| Pays/Région | Score WRI | Principale source | Dépendance externe | Population exposée |
|---|---|---|---|---|
| Pakistan | 5/5 (Extrême) | Indus | 90 % | 240 millions |
| Égypte | 5/5 | Nil | 97 % | 112 millions |
| Irak | 5/5 | Tigre-Euphrate | 70 % | 45 millions |
| Syrie | 5/5 | Euphrate | 60 % | 22 millions |
| Inde (nord-ouest) | 4,5/5 | Indus/Gange | 20 % | 400 millions |
| Bangladesh | 4,5/5 | Gange-Brahmapoutre | 90 % | 170 millions |
| Vietnam (delta) | 4/5 | Mékong | 60 % | 50 millions |
| Éthiopie | 2,5/5 | Nil bleu | 0 % | 126 millions |
| Turquie (amont) | 2/5 | Tigre-Euphrate | 0 % | 10 millions |
Annexe C : Glossaire et concepts clés
Aquifère transfrontalier : Formation géologique souterraine contenant de l’eau et traversant une frontière internationale. Très peu d’entre eux font l’objet de traités.
Doctrine Harmon : Principe de droit international (1895) selon lequel un État a le droit absolu d’utiliser les eaux sur son territoire, sans égard pour les effets en aval. Aujourd’hui largement rejeté mais toujours appliqué dans la pratique.
Eau virtuelle : Volume d’eau nécessaire à la production d’un bien ou d’un service. Concept développé par Tony Allan (SOAS, Université de Londres). Permet de mesurer les transferts d’eau implicites via le commerce international.
Erreur de catégorie : Concept philosophique (Gilbert Ryle, 1949) désignant la confusion entre deux types logiques différents. Appliqué ici : traiter un fluide interdépendant comme un territoire divisible.
GERD (Grand Ethiopian Renaissance Dam) : Barrage en construction sur le Nil bleu depuis 2011. Capacité : 74 BCM. Puissance : 6 000 MW. Premier remplissage : 2020.
Hydro-hégémonie : Concept développé par Mark Zeitoun et Jeroen Warner (2006) pour décrire la domination d’un acteur sur un bassin transfrontalier à travers la puissance matérielle, le droit international et la légitimation discursive.
Lancang-Mekong Cooperation (LMC) : Cadre de coopération créé en 2016 entre la Chine, le Cambodge, le Laos, la Birmanie, la Thaïlande et le Vietnam. Principal forum de dialogue sur la gestion du Mékong.
Mission hydraulique : Concept de Donald Worster (1985) décrivant la transformation d’un fleuve en infrastructure de pouvoir centralisé, typique du développement de l’Ouest américain et reproduit dans le monde entier.
Souveraineté à somme nulle/somme positive : Distinction issue de la théorie des jeux. Un jeu à somme nulle est un jeu où le gain des uns est exactement égal à la perte des autres. Un jeu à somme positive est un jeu où la coopération peut créer une valeur nette positive pour tous les participants.
Footnotes
-
World Resources Institute, Aqueduct Water Risk Atlas, 4th edition, August 2025. Voir également Rutger Hofste, Paul Reig et al., « The World’s Water Stress Map », WRI, 2025. ↩
-
Voir le texte complet de l’« Agreement between the United Arab Republic and the Republic of Sudan for the Full Utilization of the Nile Waters », 8 novembre 1959, ONU Recueil des traités, vol. 453, p. 51. ↩
-
Judson Harmon, « Attorney General’s Opinion on the Rio Grande », 12 décembre 1895, in Official Opinions of the Attorneys General of the United States, vol. 21, p. 281. La doctrine est discutée dans Stephen C. McCaffrey, The Law of International Watercourses, 3e éd., Oxford University Press, 2019. ↩
-
Convention des Nations unies sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation, adoptée le 21 mai 1997, entrée en vigueur le 17 août 2014. Voir la liste des votes : UN Doc. A/51/PV.99 (1997). ↩
-
Donald Worster, Rivers of Empire: Water, Aridity, and the Growth of the American West, Pantheon Books, 1985. Voir en particulier le chapitre 5, « The Hydraulic Society ». ↩
-
Mark Zeitoun et Jeroen Warner, « Hydro-hegemony: A Framework for Analysis of Transboundary Water Conflicts », Water Policy, vol. 8, n° 5, 2006, p. 435-460. ↩
-
Données combinées : Banque mondiale, « Renewable Internal Freshwater Resources per Capita » (2025) ; FAO, AQUASTAT (2024) ; et les calculs d’eau virtuelle de J.A. Allan, The Middle East Water Question, I.B. Tauris, 2001. ↩
-
« Indus Waters Treaty between India and Pakistan », signé le 19 septembre 1960. Texte reproduit dans United Nations Treaty Series, vol. 419, p. 125. Voir l’analyse de Daniel Haines, Indus Divided: India, Pakistan and the River Basin Dispute, Oxford University Press, 2017. ↩
-
Le projet GAP (Güneydoğu Anadolu Projesi) est géré par la State Hydraulic Works of Turkey. Pour une analyse critique, voir Joost Jongerden, « Dams and Politics in Turkey: The Southeast Anatolia Project », Middle East Report, n° 253, 2009. ↩
-
Voir Sebastian Biba, « China’s Hydropolitics in the Mekong Basin: From Conflict to Cooperation? », Journal of Current Chinese Affairs, vol. 47, n° 2, 2018, p. 67-96. ↩
-
Les données techniques du GERD sont documentées dans le « Final Report of the International Panel of Experts on the Grand Ethiopian Renaissance Dam » (IPoE, 2013) et les travaux de Kevin Wheeler et al., « Cooperative Filling Approaches for the Grand Ethiopian Renaissance Dam », Water International, vol. 45, n° 6, 2020, p. 593-614. ↩
-
Banque mondiale, The Economics of Transboundary Water Cooperation, 2023. Voir également le rapport « Hydro-Diplomacy in the Nile Basin » du Stockholm International Water Institute (SIWI), 2024. ↩
-
Sur la résilience du traité de l’Indus : Undala Z. Alam, « Questioning the Water Wars Rationale: A Case Study of the Indus Waters Treaty », Geographical Journal, vol. 168, n° 4, 2002, p. 341-353. ↩
-
Sur le recul du delta du Mékong : M. Besset et al., « Dams and Delta Retreat in the Mekong Delta », Science of the Total Environment, vol. 752, 2021. Voir aussi le rapport du Vietnam Ministry of Natural Resources and Environment, « Mekong Delta Plan », 2022. ↩
-
Sur la disparition des marais mésopotamiens : Edward Maltby, « The Mesopotamian Marshlands: A Threatened Ecosystem », Wetlands Ecology and Management, vol. 22, n° 3, 2014, p. 215-231. ↩
-
L’analyse de la continuité coloniale est développée par Terje Tvedt, The River Nile in the Age of the British: Political Ecology and the Quest for Economic Power, I.B. Tauris, 2004. Voir également le chapitre de Tvedt dans The Nile: An Annotated Bibliography, 2022. ↩
-
Sur l’exportation d’eau virtuelle par le Pakistan : M. A. Hanjra et M. E. Qureshi, « Global Water Crisis and Future Food Security in an Era of Climate Change », Food Policy, vol. 35, n° 5, 2010, p. 365-377. ↩
-
Voir UNESCO, World Water Development Report 2022: Groundwater: Making the Invisible Visible, Paris, 2022. Le rapport souligne que seuls 6 des 592 aquifères transfrontaliers répertoriés font l’objet d’un accord contraignant. ↩
-
GIEC, Climate Change 2023: The Physical Science Basis, AR6, chapitre 8 (« Water Cycle Changes »), Cambridge University Press, 2023. ↩
-
Sur le dessalement : International Desalination Association, Yearbook 2024-2025 ; voir également E. Jones et al., « The State of Desalination and Brine Production: A Global Outlook », Science of the Total Environment, vol. 657, 2019, p. 1343-1356. ↩