La table et les chaises
Le Sud Global ne demande plus une place à la table de 1945 — il construit les siennes.
En résumé : Le débat sur la réforme des institutions internationales est prisonnier d'une erreur de catégorie — il postule qu'un élargissement du Conseil de sécurité ou une révision des quotes-parts du FMI suffirait à restaurer leur légitimité. La réalité est que le Sud Global ne demande plus une place à la table de 1945 : il construit les siennes. BRICS+, Nouvelle Banque de Développement, CIPS, mBridge, pétroyuan — nous assistons non pas à une réforme du multilatéralisme mais à son dédoublement.
Un dialogue avec un expert pour comprendre comment le Sud Global construit ses propres institutions, de la NDB au CIPS, et pourquoi l'ordre de 1945 ne sera pas réformé — il sera doublé.
La table et les chaises
Le réveil du Sud Global et la fin du monopole multilatéral
I. La photographie de 1945
Le 22 septembre 2024, au siège des Nations unies à New York, l’Assemblée générale adopte par consensus le Pacte pour l’Avenir. Le document — cent trente pages, cinq chapitres, cinquante-six actions — est présenté par António Guterres comme la revitalisation du multilatéralisme après quatre-vingts ans d’érosion. Il est accompagné de deux annexes : un Pacte numérique mondial et une Déclaration sur les générations futures. La résolution A/RES/79/1 est adoptée sans vote.
Elle passe sous silence la seule réforme qui compte.
Le Conseil de sécurité n’est pas élargi. Aucun siège permanent n’est créé. Aucun droit de veto n’est révisé. L’Afrique, qui représente vingt-huit pour cent des États membres de l’ONU, un milliard quatre cents millions d’habitants, reste avec zéro siège permanent — vingt et un ans après que le Consensus d’Ezulwini en a réclamé deux. En octobre 2025, Guterres appelle à une « réforme urgente » du Conseil. En juin 2025, le G7 réuni à Kananaskis produit un paragraphe lénifiant sur la « nécessité » d’un élargissement, sans avancer aucun nom ni aucun calendrier. À juillet 2026, la photographie des vainqueurs de 1945 — États-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France — n’a pas changé d’un pixel.
Le Pacte pour l’Avenir n’est pas un échec technique. C’est la démonstration clinique que le problème n’est pas procédural. Il est politique. Le Sud Global n’a pas été oublié par mégarde, comme un convive qu’on aurait omis d’inviter au banquet. Il a été délibérément tenu à l’écart, parce que sa présence changerait la nature même du repas. On ne réforme pas un club dont on est le principal actionnaire. On le défend.
C’est précisément ce que le Sud Global a compris. Et c’est la raison pour laquelle il ne demande plus une place à la table de 1945. Il construit les siennes.
II. Une table aux jambes pourries
L’erreur de catégorie qui emprisonne le débat public depuis trois décennies tient en une phrase : le problème des institutions internationales serait un problème de représentation. Pas assez de pays émergents au Conseil. Pas assez de droits de vote pour l’Asie au FMI. Pas assez de transparence à la Banque mondiale. La « réforme » est devenue le mantra dont tout le monde se réclame — le G7 comme les BRICS, Washington comme Pékin, Macron au sommet de Paris pour un Nouveau Pacte financier mondial comme Xi Jinping au FOCAC — sans que personne ne s’accorde sur ce qu’elle devrait être, ni sur la mesure de son succès.
Cette confusion a une origine historique précise. Les institutions de Bretton Woods — FMI, Banque mondiale — et l’ONU ont été conçues entre 1944 et 1945, à un moment où la moitié des États aujourd’hui membres de l’ONU étaient sous domination coloniale. Les quotes-parts du FMI ont été calculées sur la base de la capacité contributive de 1944. Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité sont les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Le système a été verrouillé au moment même où l’empire colonial commençait à se fissurer — et il n’a jamais été déverrouillé.
Les réformes qui ont eu lieu depuis sont des ajustements à la marge. La dernière modification de la composition du Conseil de sécurité remonte à 1965 : le nombre de membres non permanents est passé de six à dix. Les quotes-parts du FMI ont été révisées en 2010, après six ans de blocage au Congrès américain — la part des pays émergents est passée de trente-neuf virgule cinq à quarante-deux virgule cinq pour cent, alors qu’ils représentent désormais plus de cinquante pour cent du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat. Impulsée lors des Assemblées annuelles de Marrakech en octobre 2023, la seizième révision — approuvée par les gouverneurs du FMI le 15 décembre 2023 — n’a toujours pas été ratifiée par Washington à l’été 2026. La Banque mondiale, en quatre-vingts ans, n’a jamais connu de président qui ne fût pas américain.
Ce gradualisme a produit un effet paradoxal. En traitant la réforme comme un processus technique — une question de quotas, de seuils, de formules de calcul — l’Occident a donné l’impression de négocier. En réalité, il temporisait. Le résultat est que chaque « avancée » a creusé un peu plus le fossé de crédibilité : les promesses non tenues du G7, les décaissements fantômes du Global Gateway, les droits de vote gelés à la Banque mondiale, les vetos américains au Conseil de sécurité, la ratification du FMI bloquée par le Congrès. Le réformisme occidental n’a pas sauvé le multilatéralisme — il l’a discrédité.
La leçon a fini par s’imposer dans les capitales du Sud : on ne répare pas une table aux jambes pourries. On en construit une autre.
III. Les trois piliers
L’architecture parallèle que le Sud Global édifie depuis deux décennies n’est pas une alternative à Bretton Woods — c’est un doublement du système. Trois piliers la soutiennent.
Le premier est le BRICS+, passé de cinq à neuf membres en janvier 2024 avec l’entrée de l’Égypte, de l’Éthiopie, de l’Iran et des Émirats arabes unis, puis à dix avec l’Indonésie en janvier 2025. Le sommet de Kazan d’octobre 2024 a créé un statut à deux vitesses — membre plein, pays partenaire — invitant treize nations à rejoindre le second cercle, de l’Algérie au Vietnam, en passant par la Turquie, premier État membre de l’OTAN à se rapprocher du bloc. Le BRICS+ représente désormais cinquante pour cent de la population mondiale et quarante et un pour cent du PIB en parité de pouvoir d’achat — davantage que le G7 pour la première fois de l’histoire. Au FMI, ces mêmes pays détiennent environ quatorze pour cent des droits de vote.
Le deuxième pilier est financier. La Nouvelle Banque de Développement, créée en 2014, a approuvé trente-cinq milliards de dollars de prêts cumulés — une goutte d’eau face aux soixante à soixante-dix milliards annuels de la Banque mondiale, mais une goutte stratégique : trente pour cent de ces prêts sont libellés en monnaies locales, une première pour une institution multilatérale. En septembre 2025, la NDB émet sa première obligation en roupies indiennes. En juin 2026, elle signe un portefeuille de quatre virgule cinq milliards de dollars avec l’Ouzbékistan. La NDB ne pose aucune condition démocratique, aucun critère de gouvernance — ce que ses fondateurs présentent comme le respect de la souveraineté nationale, et que ses critiques lisent comme l’absence totale de filet de sécurité.
Le troisième pilier est le plus discret et le plus subversif : l’infrastructure de paiement. Le système chinois CIPS, alternative à SWIFT pour les règlements en yuan, a traité cent soixante-quinze mille milliards de yuans en 2024 — vingt-quatre mille milliards de dollars, en hausse de quarante-deux virgule six pour cent sur un an. Il couvre mille cinq cents participants indirects dans cent vingt et un pays. Le volume reste marginal face à SWIFT, mais la croissance est explosive, nourrie par la guerre en Iran et le gel des réserves russes. La plateforme mBridge, qui permet des règlements transfrontaliers en monnaies numériques de banque centrale sans conversion en dollar, a traité cinquante-cinq milliards de dollars de transactions et reçu son feu vert commercial en juin 2026. Le récit d’un « pétrodollar saoudien » — un accord secret de 1974 par lequel Ryad se serait engagée à facturer exclusivement en dollars son pétrole, en échange d’une protection militaire américaine — est un mythe : aucun traité de ce type n’a jamais existé, comme l’a confirmé le Government Accountability Office américain. Ce qui a effectivement expiré sans renouvellement en juin 2024, c’est la Commission conjointe de coopération économique américano-saoudienne créée cette année-là — un cadre de coopération bilatérale, non un pacte monétaire. Le geste politique n’en est pas moins réel : l’Arabie saoudite peut désormais vendre son brut en yuan, en euro ou en yen sans contrainte contractuelle qui l’en aurait jamais empêchée.
Ces trois piliers ne menacent pas l’hégémonie du dollar à court terme. Le billet vert représente encore cinquante-huit pour cent des réserves mondiales et quatre-vingt-huit pour cent des transactions. Mais ils installent une capacité de dédoublement : le jour où un pays du Sud voudra commercer, emprunter et régler sans jamais toucher un dollar ni passer par une institution contrôlée par Washington, l’infrastructure existera.
IV. L’Afrique aux deux tables
Si le BRICS+ est le moteur de cette architecture parallèle, l’Afrique en est le test le plus révélateur. Cinquante-quatre États, un milliard quatre cents millions d’habitants, vingt pour cent de la population mondiale — et un strapontin au Conseil de sécurité, sous la forme de trois sièges non permanents tournants sans droit de veto.
La position africaine officielle n’a pas changé depuis le Consensus d’Ezulwini de 2005, réaffirmé en 2024 : deux sièges permanents avec droit de veto. Vingt et un ans plus tard, aucun des cinq membres permanents — y compris la Chine, premier partenaire commercial du continent — n’a déposé de proposition concrète. Le silence est assourdissant parce qu’il est bilatéral : Pékin, qui se présente comme le champion du Sud Global, n’est pas plus pressé que Washington de voir un siège africain au Conseil.
L’Afrique a répondu à cette impasse par une stratégie de both/and — les deux tables à la fois, plutôt que le choix impossible entre la table occidentale et la table chinoise. Une stratégie dont les chiffres de 2024 donnent la mesure. D’un côté, le neuvième sommet du Forum sur la coopération sino-africaine à Pékin, en septembre 2024, réunit plus de cinquante chefs d’État africains sous les ors de la Cité interdite — le plus grand rassemblement diplomatique jamais organisé par la Chine. Xi Jinping y annonce un peu plus de cinquante milliards de dollars de soutien sur trois ans (360 milliards de yuans), dont environ trente milliards en lignes de crédit (210 milliards de yuans). Des chiffres concrets, des projets identifiés, un calendrier de décaissement.
De l’autre côté, le Global Gateway européen. Annoncé en décembre 2021 par Ursula von der Leyen, ce programme promet trois cents milliards d’euros d’investissement d’ici 2027 — le double du FOCAC chinois. Mais un rapport spécial de la Cour des comptes européenne publié en février 2026 chiffre les décaissements effectifs à dix-huit milliards d’euros à fin 2025, soit six pour cent de l’enveloppe, dont une part substantielle de recyclage de programmes existants. Le sommet Union africaine-Union européenne de Luanda, en 2025, n’a pas inversé la tendance. Les ministres africains des Finances réunis à Nairobi en avril 2025 comparaient les délais de décaissement chinois — dix-huit mois entre la signature et le déboursement — aux trois à cinq ans d’instruction des projets Global Gateway. La bureaucratie européenne, conçue pour la subvention, se révèle structurellement inadaptée à la compétition géopolitique.
L’Union africaine, devenue membre permanent du G20 en septembre 2023, siège désormais au forum — sans pouvoir de blocage, sans ministre des Finances unique, sans stratégie budgétaire commune. Le siège est collectif, la voix est morcelée. L’Afrique a gagné sa place à la table, mais la table reste celle des autres.
V. Ni allié, ni adversaire
Si l’Afrique illustre la stratégie du double ancrage, l’Asie du Sud-Est en incarne une variante plus affirmée : non pas jouer sur les deux tables, mais construire la sienne.
L’ASEAN — dix pays, six cent quatre-vingts millions d’habitants, un PIB combiné de trois mille six cents milliards de dollars — a développé depuis deux décennies une architecture régionale qui refuse l’alignement. Ni OTAN, ni BRICS. Le bloc a construit une centralité diplomatique fondée sur le consensus, la non-ingérence et le dialogue multilatéral. Le mécanisme ASEAN+3 (Chine, Japon, Corée du Sud) et le forum régional de l’ASEAN (vingt-sept membres dont les États-Unis, la Russie et l’Union européenne) lui permettent de maintenir un équilibre actif entre les grandes puissances plutôt que de choisir un camp.
Cette troisième voie se matérialise dans les chiffres. Les transactions en monnaies locales entre pays de l’ASEAN ont bondi de cent douze pour cent en 2025, atteignant quatorze virgule un milliards de dollars pour la seule Indonésie selon les données de la banque centrale indonésienne publiées en septembre 2025. Le yuan représente désormais huit virgule neuf billions de yuans dans le commerce ASEAN-Chine, d’après les chiffres de mars 2026 cités par Indonesia Business Post. En juin 2026, la Banque d’Indonésie, la Banque populaire de Chine et l’Autorité monétaire de Hong Kong signent un accord trilatéral de règlement en monnaies locales — une pièce d’infrastructure discrète mais qui, cumulée aux swaps bilatéraux et aux corridors de paiement direct, dessine les contours d’un espace monétaire régional qui contourne le dollar sans rompre avec lui.
La Brookings Institution, dans une analyse d’octobre 2024, plaide pour que Washington cesse de traiter l’Asie du Sud-Est comme un champ de bataille contre la Chine et investisse dans la région au-delà de la compétition. L’aveu est significatif : un think tank de l’establishment américain reconnaît que la politique de sommation — « avec nous ou contre nous » — est contre-productive. L’ASEAN ne veut pas être un allié, ni un adversaire. Elle veut être un pôle.
L’entrée de l’Indonésie dans les BRICS comme membre à part entière en janvier 2025, suivie de l’accession du Vietnam, de la Malaisie et de la Thaïlande au statut de partenaires, confirme que l’ASEAN ne refuse pas les BRICS — elle les instrumentalise. L’adhésion n’est pas un ralliement mais une diversification. Chaque pays de la région négocie sa place dans l’architecture parallèle comme il négocie sa place dans l’architecture héritée. Le résultat n’est pas un basculement mais un épaississement : deux systèmes, deux cartes, deux langages diplomatiques, et une région qui parle les deux.
VI. Un verdict sans police
Il est une dimension que le débat sur les institutions internationales omet presque systématiquement, parce qu’elle révèle l’ampleur du vide : le droit.
La Cour pénale internationale a émis le 21 novembre 2024 des mandats d’arrêt contre Benjamin Netanyahou et Yoav Gallant pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité — famine comme méthode de guerre, attaques intentionnelles contre des civils. Le communiqué officiel, disponible en anglais, français et arabe sur le site de la CPI, vise le Premier ministre d’un État soutenu par l’Occident. C’est la première fois que la Cour s’aventure sur ce terrain. En février 2025, l’administration Trump répond par un décret exécutif — Imposing Sanctions on the International Criminal Court — déclarant l’état d’urgence nationale pour menacer les personnels de la Cour de gels d’avoirs et d’interdictions de visa. La CPI, qui poursuivait depuis deux décennies presque exclusivement des Africains, se retrouve sanctionnée par la première puissance mondiale dès qu’elle ose viser un allié de Washington. Netanyahou a depuis voyagé sans encombre aux États-Unis, en Hongrie et à Davos.
La Cour internationale de justice n’est pas mieux lotie. Le 19 juillet 2024, son avis consultatif dans l’affaire n° 186 déclare l’occupation israélienne des territoires palestiniens illicite au regard du droit international et exige qu’elle cesse « aussi rapidement que possible ». L’avis est adopté par onze juges contre quatre. Le 26 janvier 2024, puis le 24 mai 2024, la même Cour ordonne des mesures conservatoires dans l’affaire introduite par l’Afrique du Sud contre Israël pour violation de la Convention sur le génocide — cessation de l’offensive à Rafah, accès humanitaire. Au 1er juillet 2026, la procédure au fond est toujours en cours, la CIJ venant de fixer les délais pour les dernières écritures par ordonnance du 21 mai. Plus d’une vingtaine d’États sont intervenus dans la procédure au titre de l’article 63 du Statut, dont la Namibie, les Pays-Bas, l’Islande, la Belgique, l’Irlande, l’Espagne, le Mexique, la Colombie, le Chili, la Turquie, Cuba, la Bolivie, les Maldives, la Libye, les Comores et le Paraguay en soutien à l’Afrique du Sud — et, fait notable, les États-Unis, la Hongrie et Fidji venus soutenir à l’inverse la position israélienne. Mais aucune des mesures conservatoires n’a été exécutée. L’offensive israélienne s’est poursuivie. La Cour ne dispose d’aucun mécanisme de contrainte : le droit international est un verdict sans police.
L’Organisation mondiale du commerce complète le tableau. L’Organe d’appel — la « Cour suprême du commerce mondial » — est paralysé depuis décembre 2019. Les États-Unis bloquent systématiquement le renouvellement des juges. Les appels non résolus s’accumulent, et le système de règlement des différends, longtemps présenté comme le joyau du multilatéralisme, est devenu une coquille vide. Les grands pays violent les règles sans conséquence ; les petits perdent leur seul recours juridique contre les abus des puissants.
La coïncidence de ces trois crises — une Cour pénale sanctionnée, une Cour internationale impuissante, un tribunal commercial paralysé — n’est pas fortuite. Elle dessine les contours d’un droit international qui n’a jamais été un droit, au sens où l’entend un juriste de droit interne : un énoncé normatif dont la violation entraîne une sanction prévisible et proportionnée. C’est un droit de la diplomatie, aussi solide que la volonté politique du plus fort. Le Sud Global ne conteste pas ce droit parce qu’il serait « occidental » — il le conteste parce qu’il n’existe pas.
VII. Une ligne de code
L’arme qui a précipité le dédoublement n’est ni un missile ni un char d’assaut. C’est une ligne de code dans le système SWIFT.
Le 26 février 2022, quarante-huit heures après l’invasion de l’Ukraine, les États-Unis et l’Union européenne annoncent l’exclusion de sept banques russes du réseau SWIFT. Dans les semaines qui suivent, trois cents milliards de dollars de réserves de la Banque centrale russe sont gelés — deux cent dix milliards le restent encore à l’été 2026. L’opération est techniquement brillante et politiquement unanime. Ses conséquences structurelles sont d’une tout autre nature.
Pour la première fois depuis Bretton Woods, les réserves en dollars d’un État souverain sont saisies sans décision de justice internationale, par décret exécutif. Le dollar, actif de réserve parce qu’il était perçu comme un bien neutre et sûr, se révèle être une arme politique dont l’accès peut être révoqué unilatéralement. Le choc est existentiel pour les banques centrales du Sud Global, qui réalisent que leurs réserves ne valent que ce que Washington veut bien en reconnaître.
La réponse ne s’est pas fait attendre. Les achats d’or des banques centrales ont atteint un niveau record en 2025, poussant le cours à quatre mille six cent quatre-vingt-neuf dollars l’once en janvier 2026. La Chine a acheté de l’or seize mois consécutifs. Le mythe du « pétrodollar saoudien » qui aurait expiré en juin 2024 continue de circuler — en réalité, seule une commission économique bilatérale de 1974 est arrivée à échéance cette année-là, sans qu’aucun pacte d’exclusivité dollar n’ait jamais existé. Mais l’évolution des pratiques, elle, est bien réelle : l’Arabie saoudite peut désormais libeller ses contrats en yuan. Les Émirats arabes unis menacent d’en faire autant en avril 2026. Le yuan a dépassé le dollar dans les échanges bilatéraux de la Chine pour la première fois en 2025, selon The Economist.
La thèse de la « dédollarisation » est souvent exagérée par le discours du BRICS et minimisée par la technocratie occidentale. La vérité est médiane, et le FMI lui-même en fournit la mesure la plus sobre : dans un blog de recherche publié le 11 juin 2024, ses économistes constatent que la part du dollar dans les réserves officielles mondiales est passée de soixante-dix pour cent en 2000 à environ cinquante-huit pour cent en 2024 — un déclin lent, réel, mais qui ne ressemble en rien à un effondrement. Le yuan, lui, ne représente que deux virgule deux pour cent des réserves allouées.
Ce qui change, c’est l’infrastructure — et elle change vite. Le 5 juin 2024, la Banque des Règlements Internationaux annonce que le projet mBridge, plateforme de paiements transfrontaliers en monnaies numériques de banque centrale, a atteint le stade de produit minimum viable. L’Arabie saoudite rejoint le projet comme membre à part entière — avec vingt-six autres banques centrales comme observateurs. Pour la première fois, un acteur central du système pétrodollar intègre une infrastructure de paiement qui contourne le dollar, techniquement et opérationnellement.
La Nouvelle Banque de Développement des BRICS accélère au même rythme. En avril 2026, elle place sept milliards de yuans en Panda Bonds sur le marché chinois — son encours cumulé atteint quatre-vingt-sept virgule cinq milliards de yuans. Le 19 mai 2026, lors de sa onzième Assemblée annuelle à Moscou, sa présidente Dilma Rousseff déclare que le financement en monnaies locales « restera une priorité stratégique ». Le 18 juin 2026, l’Ouzbékistan devient le dixième pays membre — le premier d’Asie centrale. Une semaine plus tard, la NDB émet sa première obligation à Macao.
Le CIPS n’est pas encore un concurrent de SWIFT, mais il en est une alternative opérationnelle. Le mBridge n’est pas le nouveau système monétaire international, mais il est une preuve de concept que les Saoudiens ont rejointe. Les banques centrales ne vendent pas massivement leurs dollars, mais elles diversifient — or, yuan, obligations en monnaies locales. Le mouvement n’est pas un basculement, c’est une hésitation. Mais dans le monde des paiements internationaux, l’hésitation est déjà une révolution.
VIII. Cécités symétriques
Le tableau serait incomplet sans l’examen des cécités symétriques qui grèvent chaque camp.
Ce que le Nord ne voit pas, ou refuse de voir, tient en trois points. D’abord, la conditionnalité du FMI est perçue dans les capitales africaines, sud-américaines et asiatiques comme un continuum du colonialisme économique — et cette perception n’est pas réductible à de la propagande chinoise. La Banque mondiale elle-même, dans son rapport Ending Poverty on a Livable Planet publié en avril 2025, reconnaît que « la perception de conditionnalité punitive dans les programmes d’ajustement structurels antérieurs compromet la confiance ». Quarante pour cent des États africains sont encore sous programme FMI à l’été 2026, selon la Jubilee Debt Campaign. L’Occident réclame la confiance de ses débiteurs tout en gardant la main sur les taux, les échéances et les contreparties.
Ensuite, la promesse occidentale d’investissement est structurellement non solvable. Le Partnership for Global Infrastructure and Investment du G7 — six cents milliards annoncés à Elmau en 2022 — a documenté soixante milliards d’engagements à mars 2025, dont la Brookings Institution ne parvient pas à déterminer combien ont été effectivement décaissés. Le Global Gateway européen : trois cents milliards promis, dix-huit milliards décaissés à fin 2025. L’écart entre l’annonce et le chèque n’est pas un accident de trésorerie — c’est la marque d’une incapacité à tenir ses promesses, qui finit par ruiner la crédibilité de l’émetteur plus sûrement qu’un défaut.
Enfin, l’Occident ne peut pas réformer ce qu’il ne contrôle pas, et il ne contrôle pas le Conseil de sécurité. Trois des cinq membres permanents sont occidentaux, mais la Chine et la Russie y siègent aussi — et n’ont aucun intérêt à un élargissement qui diluerait leur privilège. Le G7 peut produire des paragraphes, pas des résolutions.
Ce que le Sud ne voit pas est d’une autre nature, mais non moins paralysant. Le BRICS+ est une coalition négative — ses membres sont unis par le rejet de l’ordre américain, non par un projet commun. L’Inde et la Chine s’affrontent militairement à la frontière himalayenne. L’Iran et l’Arabie saoudite sont des adversaires régionaux que seule la perspective d’une monnaie commune et d’un accès au marché chinois maintient dans la même pièce. L’Indonésie et l’Inde partagent l’ambition de leadership asiatique sans coordination. La Turquie, candidate au statut de partenaire, est membre de l’OTAN et bombarde les positions kurdes en Syrie avec l’aval que Moscou veut bien lui accorder.
La dédollarisation est en réalité une yuanisation rampante. Le CIPS est contrôlé par Pékin. Le yuan n’est pas convertible, soumis au contrôle des capitaux chinois. Le e-CNY est tracé en temps réel par l’État-parti. Les contrats libellés en yuan sont soumis au droit chinois, sans recours international indépendant. Remplacer le billet vert par le papier rouge n’est pas une émancipation — c’est un changement de créancier. L’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud le savent, et leurs achats records d’or le confirment : ils ne basculent pas leurs réserves vers le yuan. Ils cherchent une multipolarité réelle, pas un nouvel hégémon.
Enfin, le déficit démocratique du BRICS est abyssal. La Chine est un parti unique. La Russie une autocratie mafieuse sous sanctions. L’Iran une théocratie. L’Égypte un régime militaire. L’Éthiopie un autoritarisme fédéral. La Nouvelle Banque de Développement ne pose aucune condition de gouvernance — ce qui est présenté comme le respect de la souveraineté est aussi l’absence totale de contrepoids. L’alternative à Bretton Woods pourrait n’être qu’un système où les autocraties prêtent aux autocraties sans filet démocratique, et où les populations paient les intérêts sans jamais voter le budget.
IX. Le dédoublement, pas le basculement
La dernière illusion à dissiper est celle d’un « basculement ». Le monde ne bascule pas d’un ordre occidental à un ordre sino-russe. Il se dédouble.
Deux systèmes de paiement coexistent : SWIFT et CIPS. Deux banques de développement : la Banque mondiale et la NDB. Deux forums de gouvernance économique : le G7 et le BRICS+. Deux blocs monétaires : le dollar et le corridor yuan-or-CBDC. Deux architectures juridiques : la CPI contestée, la CIJ impuissante, les traités climatiques sous-financés — et des accords bilatéraux sino-africains, des swaps en monnaies locales, des contrats pétroliers en devises émergentes qui n’ont pas de juge.
Le Sud Global ne choisit pas un camp contre l’autre. Il habite les deux simultanément, avec un pragmatisme que la grille de lecture géopolitique occidentale peine à saisir. L’Afrique signe le FOCAC avec Pékin et le Global Gateway avec Bruxelles. L’Indonésie entre aux BRICS et signe un accord trilatéral de paiement avec la Chine et Hong Kong. L’Inde achète du pétrole russe en roupies tout en participant au Quad avec les États-Unis, le Japon et l’Australie. Le non-alignement n’est pas une posture morale — c’est une stratégie de survie dans un monde où les puissances ne protègent plus leurs alliés, au mieux elles les utilisent.
Ce dédoublement aura un coût. La fragmentation du système de paiement international coûte, selon la Banque des Règlements Internationaux, entre zéro virgule cinq et un pour cent du PIB mondial en efficience perdue — des dizaines de milliards de dollars par an. La coexistence de normes techniques incompatibles, de juridictions concurrentes et de mécanismes de règlement des différends parallèles crée une incertitude juridique qui pèse d’abord sur les acteurs les plus faibles : les petits États, les entreprises moyennes, les citoyens ordinaires. La multipolarité que le Sud Global appelle de ses vœux n’est pas un jardin de coopération horizontale. C’est une guerre de tranchées normative dont les premières victimes seront les pays qui n’appartiennent à aucun bloc.
En septembre 2024, le Pacte pour l’Avenir était censé restaurer la confiance dans un multilatéralisme à bout de souffle. Deux ans plus tard, il apparaît pour ce qu’il est : le testament d’un système qui a choisi l’inertie, parce que ses bénéficiaires préféraient l’immobilisme à la réforme. Les architectes de Yalta et de Bretton Woods ont bâti un édifice qui a survécu à la guerre froide, à la décolonisation et à la mondialisation. Il ne survivra pas à la multiplication des tables vides et des chaises occupées ailleurs.
Annexe A — Sources
- Résolution A/RES/79/1, « Pacte pour l’Avenir », Assemblée générale des Nations unies, 22 septembre 2024
- Union africaine, « Consensus d’Ezulwini », mars 2005, réaffirmé 2024-2025
- Statista, « BRICS vs G7 GDP share », mai 2026
- Carnegie Endowment for International Peace, Decline of Liberal Order, mars 2025
- Fortune, « Saudi Arabia quietly canceled the ‘petrodollar’ deal with America », 7 avril 2026
- Banque populaire de Chine, Payment System Report 2024, avril 2025
- Reuters, « NDB issues first rupee-denominated bond », 26 septembre 2025
- Al Jazeera, « US boycotts G20 South Africa summit », 13 novembre 2025 ; RFI, 27 janvier 2026
- Cour des comptes européenne, Rapport spécial nº 06/2026, « Global Gateway », février 2026
- Reuters, « China’s Xi Jinping announces $50 billion in support for Africa at FOCAC summit », 5 septembre 2024
- Brookings Institution, « The G7’s $600 billion infrastructure pledge », mars 2025
- Center for Global Development, « The 17th IMF quota review will not conclude before 2029 », janvier 2026
- Banque mondiale, Ending Poverty on a Livable Planet, avril 2025
- Jubilee Debt Campaign, « 40% of African states under IMF programmes », juillet 2026
- Banque des Règlements Internationaux, rapport annuel sur les coûts de la fragmentation des paiements, 2025
- ANTARA News, « Indonesia’s LCT transactions reach $14.1 billion in ASEAN », septembre 2025
- Indonesia Business Post, « ASEAN-China trade in yuan reaches 8.9 trillion yuan », mars 2026
- Asia Times, « BI-PBOC-HKMA agreement on local currency settlement », juin 2026
- Reuters, « mBridge CBDC platform gets commercial green light », 17 janvier 2026 ; ledgerinsights.com, 15 juin 2026
- New York Times, « War and Sanctions Accelerate China’s Currency Push », 24 avril 2026
- World Gold Council, rapport annuel sur les achats d’or des banques centrales, 2025
- CPI, communiqué officiel : Situation in the State of Palestine: ICC Pre-Trial Chamber I rejects the State of Israel’s challenges to jurisdiction and issues warrants of arrest for Benjamin Netanyahu and Yoav Gallant, 21 novembre 2024 — https://www.icc-cpi.int/news/situation-state-palestine-icc-pre-trial-chamber-i-rejects-state-israels-challenges
- Maison-Blanche, Executive Order — Imposing Sanctions on the International Criminal Court, février 2025 — https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2025/02/imposing-sanctions-on-the-international-criminal-court/
- CIJ, avis consultatif, affaire n° 186, Conséquences juridiques découlant des politiques et pratiques d’Israël dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, 19 juillet 2024 — https://www.icj-cij.org/case/186
- CIJ, ordonnances en mesures conservatoires, affaire n° 192, Application de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide dans la bande de Gaza (Afrique du Sud c. Israël), 26 janvier 2024, 24 mai 2024, 21 mai 2026 — https://www.icj-cij.org/case/192
- OMC, Organe d’appel — https://www.wto.org/english/tratop_e/dispu_e/appellate_body_e.htm
- BRI (BIS), communiqué de presse : Project mBridge reaches MVP stage, Saudi Central Bank joins as full participant, 5 juin 2024 — https://www.bis.org/press/p240605.htm
- NDB, communiqué de presse : NDB Successfully Issued Dual-Tranche CNY 7 billion Panda Bond, 9 avril 2026 — https://www.ndb.int/news/new-development-bank-successfully-issued-dual-tranche-cny-7-billion-panda-bond-with-claw-back-structure/
- NDB, communiqué de presse : 11th Annual Meeting in Moscow, 19 mai 2026 — https://www.ndb.int/news/new-development-bank-11th-annual-meeting-in-moscow-charted-course-for-ndbs-growth-and-strategic-evolution/
- NDB, communiqué de presse : Uzbekistan Officially Joins New Development Bank, 18 juin 2026 — https://www.ndb.int/news/uzbekistan-officially-joins-new-development-bank-as-new-member-country/
- FMI, blog de recherche : Dedollarization: The Empirics Find Little Evidence of a Decline in the Dollar’s Role, 11 juin 2024 — https://www.imf.org/en/Blogs/Articles/2024/06/11/dedollarization-the-empirics-find-little-evidence-of-a-decline-in-the-dollars-role
- The Economist, « The yuan surpasses the dollar in China’s bilateral trade », 2025
Annexe B — Angles morts
Ce que le Nord omet :
-
La conditionnalité FMI comme violence coloniale continuée. Le rapport Stiglitz (PNUD, 2003), les rapports de la Jubilee Debt Campaign et les résistances argentines (2001, 2018, 2023) documentent une réalité que Washington et Bruxelles traitent comme un problème de communication, non de substance. La Banque mondiale elle-même reconnaît le problème dans son rapport de 2025 sans en tirer les conséquences opérationnelles.
-
L’écart structurel entre annonces et décaissements. Le PGII (60 Md$ documentés sur 600 annoncés) et le Global Gateway (18 Md€ sur 300 promis) ne sont pas des échecs conjoncturels — ils révèlent une incapacité bureaucratique à décaisser au rythme de la compétition chinoise. Les 18 mois de la Chine entre signature et décaissement écrasent les 3 à 5 ans de l’UE.
-
L’impossibilité politique de réformer le Conseil de sécurité. Le G7 appelle à une réforme urgente dont aucun de ses trois membres permanents ne veut. Les vetos américains et britanniques au Conseil racontent une autre histoire que les paragraphes de Kananaskis.
Ce que le Sud omet :
-
Le BRICS comme coalition négative. L’Inde et la Chine s’affrontent à la LAC. L’Iran et l’Arabie saoudite sont des adversaires. L’Indonésie et l’Inde ne coordonnent pas. Le BRICS+ tient par l’opposition commune à Washington, non par un projet commun.
-
La yuanisation comme nouvelle dépendance. Le CIPS est chinois. Le yuan est inconvertible. Le e-CNY est tracé. Les contrats en yuan relèvent du droit chinois. Remplacer le dollar par le yuan n’est pas une multipolarité — c’est un changement d’hégémon.
-
L’absence de modèle politique. Les BRICS+ incluent des autocraties (Chine, Russie, Iran, Égypte, Éthiopie) dont la NDB finance les projets sans condition de gouvernance. L’alternative à Bretton Woods pourrait renforcer la main des régimes qui empruntent sans jamais soumettre leurs budgets au vote.
Annexe C — Glossaire
| Terme | Définition |
|---|---|
| BRICS+ | Bloc de coopération économique fondé en 2009 (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), élargi à 10 membres en 2024-2025 (+ Égypte, Éthiopie, Iran, EAU, Indonésie), avec 13 pays partenaires depuis Kazan (oct. 2024) |
| CIPS | Cross-Border Interbank Payment System — système de paiement interbancaire chinois alternatif à SWIFT pour les règlements en yuan |
| Consensus d’Ezulwini | Position commune de l’Union africaine (2005) réclamant deux sièges permanents avec droit de veto au Conseil de sécurité pour l’Afrique |
| FOCAC | Forum sur la Coopération sino-africaine — sommet triennal Chine-Afrique créé en 2000 |
| Global Gateway | Programme d’investissement de l’UE (300 G€ annoncés, 2021-2027) pour les infrastructures dans les pays partenaires, concurrent du Belt and Road chinois |
| LCT | Local Currency Transactions — règlements en monnaies locales entre pays de l’ASEAN |
| mBridge | Plateforme de paiement transfrontalier en CBDC développée par la BRI, la Chine, la Thaïlande et les EAU — lancement commercial juin 2026 |
| NDB | Nouvelle Banque de Développement — banque multilatérale des BRICS créée en 2014, siège à Shanghai |
| NCQG | New Collective Quantified Goal — nouvel objectif climatique collectif adopté à la COP29 (300 G$/an d’ici 2035) |
| Pacte pour l’Avenir | Résolution A/RES/79/1 adoptée au Sommet du Futur de l’ONU (sept. 2024) — 130 pages, zéro avancée sur la réforme du Conseil de sécurité |
| PGII | Partnership for Global Infrastructure and Investment — programme du G7 (600 Md$ annoncés, 2022) concurrent du Belt and Road |
| Quote-part FMI | Contribution financière et droits de vote de chaque État membre au FMI — gelés depuis 2010, 16e révision non ratifiée à juillet 2026 |