La guerre des câbles sous-marins
95 % du trafic intercontinental passe par des câbles sous-marins. Qui les possède, qui les répare, et que se passe-t-il quand ils sont coupés ?
Un dialogue avec un expert pour comprendre qui contrôle les 1,4 million de kilomètres de fibre optique au fond des mers.
En résumé : Les câbles sous-marins ne sont pas un réseau commercial neutre mais une infrastructure de puissance : Big Tech possède 75 % de la bande passante, les quatre constructeurs se partagent 98 % du marché, et la capacité de réparation — une soixantaine de navires dans le monde, 55 jours par panne — est un monopole discret. Ce que les sabotages de la Baltique révèlent n'est pas une vague d'attaques russes, mais la concentration extrême d'un système que personne ne peut protéger sur 1,4 million de kilomètres.
I. Le 18 novembre 2024
Le 18 novembre 2024, en mer Baltique, deux câbles de télécommunications sont rompus le même jour : le C-Lion1, qui relie la Finlande à l’Allemagne sur 1 173 kilomètres, et le BCS East-West, qui connecte la Lituanie à la Suède. Le premier appartient à l’opérateur finlandais Cinia. Le second à Telia. Le même jour, un troisième câble, Arelion, reliant la Suède à la Lituanie, subit des dégâts — moins graves, mais simultanés.
Le navire soupçonné s’appelle le Yi Peng 3, un vraquier de 225 mètres battant pavillon chinois — propriété d’un armateur du Shandong sans lien formel avec Pékin. Les enquêteurs finlandais et suédois établissent que son ancre a été traînée sur environ 100 miles nautiques, sectionnant les câbles un par un. Le Yi Peng 3 ne s’est pas arrêté. Il est resté en rade pendant plusieurs semaines, surveillé par des navires de l’OTAN et des garde-côtes danois, avant de repartir le 21 décembre 2024. Un tribunal de Hong Kong convoquera dix-huit témoins dans l’affaire ; le capitaine y plaidera non coupable, le 10 février 2026.
Cet incident n’est pas isolé. Selon un décompte de l’Associated Press en janvier 2025, onze câbles sous-marins ont été endommagés en quinze mois en mer Baltique. La chronologie remonte : le 26 septembre 2022, les gazoducs Nord Stream 1 et 2 sont percés par quatre explosions au large de Bornholm — l’Allemagne inculpera en juillet 2026 un ancien officier ukrainien, Serhii K., pour avoir « élaboré, à la demande des autorités ukrainiennes, un plan visant à détruire les gazoducs ». En octobre 2023, le gazoduc Balticconnector est rompu ainsi que le câble de télécommunications C-Lion1 — l’ancre du navire chinois Newnew Polar Bear est identifiée. En février-mars 2024, plusieurs câbles sont endommagés en mer Rouge — dégâts probablement collatéraux de l’ancre du cargo Rubymar, coulé par les Houthis, plutôt qu’une attaque délibérée contre les câbles eux-mêmes, que les Houthis démentent avoir visés ; les échanges de données entre l’Asie et l’Europe en sont perturbés. En décembre 2024, l’ancre de l’Eagle S, un pétrolier battant pavillon Îles Cook faisant partie de la flotte fantôme russe, sectionne à la fois le câble électrique EstLink 2 entre la Finlande et l’Estonie et quatre câbles de télécommunications — l’ancre sera retrouvée traînée sur 90 kilomètres, pour des dégâts totaux estimés à au moins 60 millions d’euros par le parquet finlandais, qui inculpera le capitaine en août 2025.
Onze incidents en quinze mois. Le récit médiatique s’est figé autour d’une évidence : la Russie sabote les infrastructures sous-marines de l’Occident. Mais cette évidence amalgame ce qui doit être distingué.
II. Le tuyau n’est pas un tuyau
Distinguons. Les câbles de télécommunications (fibre optique) transportent 99 % du trafic intercontinental de données — plus de 600 systèmes actifs totalisant 1,4 million de kilomètres, selon le rapport TeleGeography 2025. Les gazoducs (Nord Stream, Balticconnector) transportent des molécules d’énergie. Les câbles électriques (EstLink 1 et 2) acheminent des électrons. Les acteurs ne sont pas les mêmes : les câbles de données appartiennent à des consortiums de télécommunications et, de plus en plus, aux géants de la tech ; les gazoducs à des États et à des compagnies pétrolières ; les câbles électriques à des gestionnaires de réseau. Les régimes juridiques diffèrent — en théorie : la Convention de Paris de 1884 protège les câbles télégraphiques, la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS) de 1982 étend cette protection dans ses articles 113 à 115, mais ces mêmes articles couvrent aussi les pipelines et les câbles haute tension. Seule la Convention de 1884 est limitée au télégraphe. Le droit lui-même amalgame.
Le récit « sabotage des infrastructures sous-marines » fait donc une double erreur de catégorie. Premièrement, il traite le tuyau de données comme un tuyau de gaz, alors que leurs vulnérabilités sont opposées : couper un gazoduc libère une énergie qui pollue et explose ; couper un câble de fibre optique ne libère rien d’autre que du silence. Deuxièmement, il traite ces câbles comme une infrastructure commerciale neutre — un réseau que l’on peut réparer, redonder, assurer — alors qu’ils sont devenus une infrastructure de puissance. Qui les possède, qui les répare, qui contrôle les points d’atterrissage : ces questions déterminent qui peut parler à qui, et qui peut faire taire qui.
Le Yi Peng 3 n’a pas sectionné un tuyau. Il a sectionné la couche physique de la souveraineté numérique, celle sur laquelle tout le reste repose.
III. Les nouveaux propriétaires
Jusqu’aux années 2010, les câbles sous-marins étaient l’affaire de consortiums de télécommunications. Ce temps est révolu. En 2025, selon TeleGeography, les fournisseurs de contenu et de cloud — Google, Meta, Microsoft, Amazon — représentaient 75 % de la bande passante internationale utilisée. L’inventaire de TeleGeography recense aujourd’hui plus de soixante investissements directs des Big Tech dans des câbles, de la pleine propriété au consortium.
Le plus emblématique est peut-être 2Africa, un câble de 45 000 kilomètres encerclant le continent, financé par un consortium mené par Meta avec Bayobab (MTN), center3 (stc), Orange et Vodafone. Annoncé complété en novembre 2025, il dessert 33 pays et 3 milliards de personnes. Meta a par ailleurs annoncé en février 2025 Project Waterworth : 50 000 kilomètres — plus que la circonférence terrestre —, 24 paires de fibres, reliant les États-Unis à l’Inde, au Brésil et à l’Afrique du Sud sur un budget estimé à 10 milliards de dollars. En juillet 2026, Google a lancé Nuvem, un câble transatlantique de 7 000 kilomètres entre le Portugal et les États-Unis — son troisième câble privé sur cette route après Dunant et Grace Hopper. Quelques semaines plus tard, le 1er août 2026, le câble Echo — Google et Meta associés avec le consortium philippin TPN — atterrissait à Singapour, après 16 200 kilomètres depuis la Californie, en évitant soigneusement la mer de Chine méridionale.
Ces câbles privés ne sont pas des caprices de milliardaires. Google, Meta, Microsoft et Amazon les construisent parce que leur trafic — streaming vidéo, intelligence artificielle, cloud computing — dépasse ce que les câbles de consortium peuvent leur offrir. Mais en construisant leur propre infrastructure, ils deviennent aussi des acteurs souverains. Le câble Echo contourne la mer de Chine méridionale : il dessine une route que Pékin ne contrôle pas. Le câble AUG East, annoncé en juillet 2026 et prévu pour atterrir à Saemangeum en Corée du Sud, est un câble de 8 900 kilomètres financé par Singtel avec Microsoft, AWS et Chunghwa Telecom — sans aucun acteur chinois. E2A, annoncé en mars 2025, relie directement Busan à Morro Bay en Californie, avec SK Broadband comme partie d’atterrissage coréenne. Partout, la topologie nouvelle des câbles redessine une géographie politique.
La réponse chinoise est industrielle. HMN Technologies, l’ancienne division câbles sous-marins de Huawei, se présente comme le quatrième constructeur mondial et celui dont la croissance est la plus rapide, avec plus de 100 projets réalisés dans 78 pays. Elle a posé plus de 100 000 kilomètres de fibre en une décennie. Le témoignage de Jason Hsu devant la Commission de sécurité et de coopération économique États-Unis-Chine (USCC) le 2 mars 2026 est explicite : Pékin vise 60 % du marché mondial de la fibre optique, et quatre entreprises chinoises — YOFC, Hengtong, FiberHome, ZTT — en contrôlent déjà plus de 35 %. Selon le rapport Hudson Institute, 13 des 62 câbles de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord étaient déjà sous contrôle chinois en mai 2023.
La réaction américaine ne s’est pas fait attendre. La Federal Communications Commission (FCC) a lancé en avril 2025 un avis de proposition de réglementation (NPRM) sur les licences d’atterrissage des câbles, adopté en août 2025 sous la forme d’un premier Report and Order : procédure accélérée pour les opérateurs « de confiance » (Google, Meta, SubCom), présomption de refus pour les entités figurant sur la Covered List chinoise (HMN Tech, Hengtong, ZTT). Un second train de règles a été proposé en juin 2026 et formalisé début juillet, étendant l’autorité de la FCC aux stations d’atterrissage terminales (SLTE) et aux interconnexions avec les data centers chinois. La réforme est décrite comme la première refonte du régime depuis 2001 — l’équivalent de deux décennies de statu quo réglementaire, rattrapé en quinze mois.
Le résultat est une polarisation industrielle. Le Japon subventionne NEC à hauteur de plus de 100 milliards de yens (environ 636 millions de dollars) pour 2026-2030, dont la moitié pour cinq nouveaux navires câbliers — le contrat I-2SEA, signé en juillet 2026, relie l’Inde à Singapour via la Malaisie sur 3 600 kilomètres, avec Microsoft, Singtel et Tata Communications comme consortium. La France a racheté en janvier 2025 80 % du capital d’Alcatel Submarine Networks pour environ 100 millions d’euros — selon l’estimation de Bercy —, Nokia conservant 20 %. ASN est le seul constructeur européen parmi les quatre qui se partagent le marché mondial. La Corée du Sud, par le biais de LS Cable & System, a obtenu en juin 2025 son premier contrat d’ingénierie internationale pour le câble JAKO entre Busan et Fukuoka.
Et l’Inde ? Tata Communications, héritière de l’ancienne Videsh Sanchar Nigam Limited — le monopole d’État privatisé en 2002 —, exploite le plus grand réseau sous-marin entièrement détenu au monde : 500 000 kilomètres de fibre, auxquels s’ajoutent 200 000 kilomètres de fibre terrestre. Selon les données opérationnelles de juin 2026, plus de 35 % du trafic internet mondial transite par son réseau. Le contrat I-2SEA, attribué à NEC, renforce cette position : l’Inde n’est pas un simple hub de transit, elle est un opérateur de premier rang qui négocie avec les deux camps.
IV. Le sabotage organisé, ou son apparence
La chronologie des incidents en mer Baltique depuis octobre 2023 alimente un récit de guerre hybride. Mais examinons ce qui est établi.
D’abord, le chiffre brut : 150 à 200 pannes de câbles sous-marins surviennent chaque année dans le monde, soit environ trois par semaine, selon le Comité international de protection des câbles (ICPC). La cause principale est documentée depuis des décennies : les ancres et les filets de pêche représentent 80 % des dégâts. Le sabotage est un épiphénomène statistique.
Ensuite, l’attribution : sur les huit incidents suspects recensés en Baltique depuis octobre 2023, aucun n’a donné lieu à une attribution formelle par un tribunal. L’enquête suédoise et danoise sur Nord Stream a été close en février 2024 sans auteur identifié publiquement. L’inculpation allemande de juillet 2026 désigne un ressortissant ukrainien, non un agent russe. Dans l’affaire Eagle S, le parquet finlandais a inculpé le capitaine pour négligence aggravée, non pour sabotage intentionnel — et le navire opérait bien sous pavillon de complaisance, mais la question de la préméditation d’État n’est pas tranchée. Quant au Yi Peng 3, le procès à Hong Kong début 2026 n’a, à ce jour, pas livré de conclusion publique.
La position russe officielle est un mélange de déni, de retournement d’accusation et d’instrumentalisation. Dès le 22 novembre 2024, quatre jours après la double coupure, l’ambassade de Russie au Danemark publiait un communiqué affirmant que la Russie, « dont les gazoducs Nord Stream ont été visés par des actes de sabotage, est intéressée comme nul autre par la sécurité des infrastructures sous-marines critiques de la Baltique ». En janvier 2025, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Maria Zakharova, exigeait des excuses de la part de « tous ceux qui ont formulé de fausses accusations », pointant du doigt un article du Washington Post selon lequel les ruptures étaient « probablement le résultat d’accidents maritimes plutôt que d’un sabotage russe ». Le 7 septembre 2025, le conseiller du Kremlin Nikolaï Patrouchev décrivait les sabotages de Nord Stream comme « le prologue d’une spirale de tension inédite » et la Baltique comme « le théâtre d’une guerre hybride non déclarée menée par l’Occident ».
Le 3 juillet 2026, après l’inculpation allemande de Serhii K., le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, dénonçait un « acte terroriste » contre une infrastructure européenne et déclarait que « tous les pays de l’Union européenne doivent prendre ceci en considération lors des discussions sur les perspectives d’intégration de l’Ukraine ».
Cette rhétorique est cohérente et cynique. Mais elle n’est pas entièrement dénuée d’éléments factuels. L’article du Washington Post qu’elle cite existe. L’inculpation de Serhii K. est réelle. La flotte fantôme russe existe aussi — les sanctions occidentales l’ont gonflée d’environ 1 200 navires —, mais la qualification des ruptures de câbles comme « accidents » est, dans la majorité des incidents, l’hypothèse que les enquêtes publiques finissent par retenir, faute de preuves contraires.
Le 14 janvier 2025, l’OTAN a lancé l’opération Baltic Sentry : patrouilles navales renforcées, surveillance aérienne, drones. La France y a participé avec ses Atlantique 2 et sa marine nationale. Le commandement de l’OTAN a toutefois reconnu, dès janvier 2025, qu’il était « impossible de protéger l’intégralité des infrastructures » — une concession qui en dit long sur la nature du problème. L’article 4 de l’Alliance, qui autorise des consultations en cas de menace à l’intégrité territoriale, n’a d’ailleurs jamais été formellement invoqué pour les incidents de la Baltique — contrairement à ce que plusieurs rapports ont affirmé. La page officielle de l’OTAN recense neuf invocations depuis 1949, et Balticconnector n’en fait pas partie : ce que des analystes finlandais ont appelé un « article 4.5 » (Brookings, octobre 2023) était un seuil politique, pas une activation formelle.
V. Le monopole de la réparation
Si le sabotage est statistiquement marginal, la vulnérabilité réelle des câbles sous-marins est ailleurs : dans le monopole discret de leur maintenance.
Il existe environ soixante navires câbliers en activité dans le monde. Chacun coûte entre 80 et 130 millions de dollars, avec un délai de construction de plusieurs années. La plus grande flotte appartient à SubCom, entreprise américaine basée dans le New Jersey, dont le CS Dependable de 33 000 tonnes est le plus gros navire câblier jamais construit. Orange Marine, filiale d’Orange, en exploite six — dont le Sophie Germain —, ce qui représente environ 15 % de la flotte mondiale. Si l’on ajoute les sept navires de Louis Dreyfus Armateurs affrétés par ASN, le pavillon français contrôle une vingtaine de pour cent de la capacité de maintenance. Le Japon, avec l’investissement de NEC dans cinq nouveaux navires, cherche à combler son déficit.
La réparation d’un câble endommagé prend en moyenne 55 jours. Le record est détenu par le câble AAE-1, qui relie l’Asie à l’Europe via le Moyen-Orient : 177 jours d’interruption après un dommage en 2023. Le coût d’une réparation, lui, reste une donnée opaque. L’industrie ne publie pas de tarif standard ; les cable maintenance agreements, ces contrats d’assurance mutuelle par zone, fixent des prix négociés de gré à gré. La flotte câblière est vieillissante et saturée — une étude de l’Union internationale des télécommunications (UIT) et de la CNUCED de février 2025 alertait sur la « pénurie aiguë de navires de réparation ».
Ce monopole a une conséquence géopolitique immédiate : un État qui couperait un câble adverse ne fait pas que perturber le trafic de son rival — il monopolise aussi la capacité de réparation, car la même flotte de navires sert tout le monde. Le temps de réparation devient une arme par défaut.
VI. Taïwan, le point de rupture
Aucun lieu ne concentre autant de câbles stratégiques que Taïwan. L’île dépend de 24 câbles sous-marins : 14 internationaux et 10 domestiques, selon une étude de Stanford publiée en juin 2025. Une poignée de stations d’atterrissage — dont Toucheng, sur la côte nord-est, où atterrit notamment le câble transpacifique E2A — reçoivent l’essentiel du trafic de l’île et une part significative du trafic transpacifique mondial. La vulnérabilité est structurelle : une rupture quasi totale de la connectivité extérieure de Taïwan est possible en sectionnant une douzaine de câbles.
Ce scénario n’est pas théorique. En février 2023, deux câbles reliant les îles Matsu au reste de Taïwan ont été coupés par des navires chinois qui opéraient dans la zone sans notification préalable. Les îles sont restées hors ligne pendant plusieurs semaines. En avril 2025, le navire Hong Tai 58, battant pavillon chinois, a endommagé le câble TPKM-3 au large de Penghu — une première poursuite pénale a été engagée par Taïwan contre un capitaine chinois.
En avril 2026, le renseignement américain a révélé que la Chine avait testé un coupe-câbles capable d’opérer à 3 500 mètres de profondeur, montable sur un véhicule sous-marin téléguidé (ROV). Le navire de recherche Haiyang Dizhi 2 a été identifié. Le dispositif est assez léger pour être déployé depuis un navire commercial, et sa portée menace directement les câbles autour de Guam — la plaque tournante américaine dans le Pacifique occidental.
La réponse américaine est une course au maillage. Le câble Bifrost, raccordé en octobre 2025, relie directement Singapour et l’Indonésie à la Californie via le Japon et les Philippines — sans passer par la mer de Chine méridionale. Echo, atterri à Singapour le 1er août 2026, suit un tracé similaire. AUG East, le câble de 8 900 kilomètres annoncé en juillet 2026, atterrira à Saemangeum en Corée du Sud, sans acteur chinois dans le consortium. Le maillage se densifie, mais le point de fragilité demeure : Taïwan reste un nœud que l’on ne peut pas contourner entièrement, et que l’on ne peut pas défendre câble par câble sur des milliers de kilomètres de fonds marins.
Taïwan a d’ailleurs commencé à préparer l’après-câble. Le 21 juillet 2026, le Yuan législatif a amendé sa loi sur les télécommunications pour ouvrir le marché à Starlink — un secours par satellite en cas de guerre, qui ne remplacerait pas la capacité des câbles mais fournirait une connectivité minimale de survie.
VII. La résilience qu’on oublie
Le récit dominant présente les câbles sous-marins comme un réseau fragile et menacé — le « tendon d’Achille de l’Internet mondial », selon une formule récurrente. Ce récit est partiellement faux.
D’abord, le reroutage automatique. Le protocole Internet est conçu pour contourner les ruptures : quand un câble est sectionné, le trafic bascule sur les câbles redondants en quelques millisecondes. La panne des câbles en mer Rouge début 2024 a certes perturbé 25 % de la bande passante entre l’Asie et l’Europe — mais le trafic n’a pas été interrompu, il a été dégradé puis rerouté par l’océan Pacifique et la voie continentale.
Ensuite, la réparation n’est pas aussi fragile qu’on le dit sur le papier. Les cable maintenance agreements couvrent l’essentiel de la flotte câblière mondiale par zone — un système mutualisé qui a permis, en soixante ans, un taux de disponibilité supérieur à 99,7 %. La catastrophe de Tonga, en 2022 — un câble unique sectionné par une éruption volcanique — a mis cinq semaines à être réparée, et l’archipel a vécu une coupure totale. Mais Tonga est l’exception qui confirme la règle : un État insulaire dépendant d’un seul câble, sans redondance, dans une zone où aucun navire câblier n’est stationné.
En réalité, le risque principal n’est pas la rupture d’un câble, mais la concentration des points d’atterrissage. Quand tous les câbles d’une région passent par la même plage, une seule frappe — ou une seule décision administrative — peut les couper tous. Le cas le plus saisissant est celui de Praia do Futuro, une plage de Fortaleza, au Brésil. Dix-huit câbles sous-marins y atterrissent, représentant environ 90 % du trafic international entrant au Brésil. En octobre 2024, le président de l’autorité brésilienne des télécommunications Anatel, Carlos Baigorri, déclarait que Praia do Futuro est « l’infrastructure la plus critique du Brésil », et qu’une frappe sur ce point « priverait le Brésil, le Paraguay, l’Argentine et l’Uruguay d’Internet ». La même plage abritait une usine de dessalinisation à 500 mètres des câbles — qui a été déplacée.
Fortaleza n’est pas un accident de l’histoire. Le point de la côte brésilienne le plus proche de l’Afrique et de l’Europe est aussi le point le plus proche du câble transatlantique ; il l’est devenu au XIXe siècle pour les câbles télégraphiques, et il le reste aujourd’hui pour la fibre. En janvier 2026, l’opérateur brésilien V.tal, filiale du fonds BTG Pactual, a annoncé Synapse, un câble de 9 700 kilomètres reliant directement Fortaleza aux États-Unis — le dix-huitième de la plage, avec une branche vers le data center Mega Lobster. Meta, de son côté, a inclus le Brésil dans le tracé de Waterworth, ses 50 000 kilomètres et ses 24 paires de fibres. Les câbles affluent toujours plus nombreux au même point, parce que chaque nouveau câble raccourcit le trajet — et concentre le risque. C’est la topologie, non la malveillance, qui rend Praia do Futuro irremplaçable et, pour cette raison même, impossible à défendre.
En Europe, la boîte à outils adoptée par la Commission le 5 février 2026 alloue 347 millions d’euros à des projets stratégiques de câbles via le Mécanisme pour l’interconnexion en Europe — un montant salué comme une première, mais qu’un câble transatlantique moderne consomme à lui seul. L’UE finance, mais elle ne construit pas. Les câbles souverains, comme Medusa dont le segment Marseille-Bizerte est prêt à être mis en service depuis juin 2026, restent des projets de démonstration : Medusa est un câble de 1 050 kilomètres, Waterworth en fait 50 000.
Alors, qui profite du récit de la menace ? Les Big Tech, dont le statut d’opérateurs « de confiance » leur garantit un fast-track réglementaire à la FCC. Les complexes militaro-industriels, pour qui les câbles sont le nouveau front justifiant des budgets de surveillance sous-marine. Les États, qui utilisent la sécurité des câbles pour justifier le contrôle des points d’atterrissage — autant de portes qu’ils peuvent fermer. Le récit de la vulnérabilité des câbles n’est pas faux, mais il est incomplet : il omet de dire que cette vulnérabilité est aussi un levier de pouvoir.
VIII. Angles morts
Le premier angle mort est le Sud. Les investissements de Meta (2Africa) et de Google (Equiano) connectent l’Afrique, mais la dépendance reste immense. Le câble 2Africa dessert 33 pays — un record — mais il est majoritairement contrôlé par une entreprise californienne. La Malaisie, l’un des plus grands hubs d’atterrissage au monde avec Johor et Penang, lance en juillet 2026 son propre projet SALAM — 5 582 kilomètres, 2 milliards de ringgits — pour réduire sa dépendance aux câbles étrangers. Cette décision est une conséquence directe de la géographie : Johor, de l’autre côté du détroit de Singapour, absorbe le trop-plein de la cité-État, dont le territoire est saturé. Singapour a imposé un moratoire sur les nouveaux data centers en 2019, puis l’a levé de façon sélective en 2022. Le résultat est un basculement silencieux : les câbles atterrissent à Singapour, mais les serveurs sont à Johor, où la capacité installée atteignait déjà 700 mégawatts en avril 2026, avec une empreinte totale qui dépasse la consommation électrique de certaines villes malaisiennes. AirTrunk, le développeur australien, y a annoncé 700 mégawatts supplémentaires en mai 2026. Telekom Malaysia construit son propre data center certifié AI-ready à Johor, opérationnel attendu fin 2026. La Malaisie est devenue, sans l’avoir vraiment décidé, le centre de données de l’Asie du Sud-Est — et, à ce titre, un nœud stratégique que ni la Chine ni les États-Unis ne peuvent ignorer. Elle en est parfaitement consciente : le projet SALAM est sa première tentative de câble souverain, et il est conçu pour éviter que Johor ne devienne un Fortaleza — un point unique où toute la connectivité d’un pays tient sur une plage.
Le deuxième angle mort est la cartographie elle-même : l’essentiel des fonds marins n’est pas cartographié à une résolution utile, et la flotte de recherche russe — dont le Yantar, navire espion capable de descendre à 6 000 mètres — opère régulièrement à proximité de câbles critiques sans que l’on sache exactement ce qu’elle y fait. La guerre des câbles se prépare peut-être déjà, mais elle se prépare surtout dans l’ombre bathymétrique.
Le troisième angle mort est l’espionnage. Les câbles sous-marins ne sont pas seulement vulnérables à la coupure : ils sont vulnérables à l’écoute. Le programme américain TIC (Tapping Into Cables), héritier d’ECHELON, a démontré la capacité technique à intercepter le trafic sous-marin depuis les années 1990. La Chine accuse régulièrement les États-Unis d’espionnage via les câbles — ce qui est l’une des justifications officielles de Pékin au déploiement de ses propres fabricants, HMN Tech en tête. Et les deux camps ont raison : chaque tronçon de fibre posé par son rival est une oreille potentielle.
IX. Revenir au 18 novembre 2024
Le Yi Peng 3 a quitté la Baltique le 21 décembre 2024, après un mois de mise en scène navale. Son ancre a été sectionnée, récupérée par les enquêteurs, analysée. Elle a révélé ce que l’on savait déjà : qu’elle avait traîné sur 100 milles, que la rupture était compatible avec une négligence, et que la frontière entre l’accident et l’acte hostile est, au fond des mers, aussi floue que les cartes qui les représentent.
Ce que l’affaire Yi Peng 3 a surtout révélé, c’est la métamorphose silencieuse d’une infrastructure. En vingt ans, les câbles sont passés du statut de réseau mutualisé entre opérateurs télécoms à celui d’actif stratégique disputé par des empires privés et des empires publics. Google possède aujourd’hui 34 systèmes de câbles. Meta en possède 19. La Chine en vise 60 % du marché. Les réparateurs, eux, sont une soixantaine de bateaux dans le monde, vieillissants, que personne ne protège.
Le drame de la Baltique n’est pas que la Russie y sabote des câbles — hypothèse plausible, mais non établie. Le drame est que la vulnérabilité des câbles n’a rien à voir avec la méchanceté d’un acteur : elle est la conséquence directe de l’architecture du réseau, de la concentration des points d’atterrissage, de la rareté des navires de réparation et de l’absence de toute autorité capable de sécuriser 1,4 million de kilomètres de fonds marins. La guerre des câbles ne se gagnera pas en mer. Elle se gagne déjà, à terre, dans les commissions de régulation, les appels d’offres et les salles de conseil d’administration des Big Tech. La couche physique de la souveraineté est devenue la plus disputée — parce que c’est la plus invisible.
Annexe A — Sources
Rapports et données officielles
- TeleGeography, « Submarine Cable Map » et rapport annuel 2025 — https://www2.telegeography.com/submarine-cable-faqs
- CSIS, « The Strategic Future of Subsea Cables: Egypt Case Study », 12 novembre 2025 — https://www.csis.org/analysis/strategic-future-subsea-cables-egypt-case-study
- Hudson Institute, témoignage écrit de Jason Hsu devant l’USCC, « Part of Your World: The US-China Competition Under the Sea », 2 mars 2026 — https://www.hudson.org/technology/part-your-world-us-china-competition-under-sea-jason-hsu
- Stanford FSI / Global Taiwan, « Taiwan’s Undersea Cable Vulnerability », juin 2025
- ICPC (International Cable Protection Committee), données de pannes annuelles — https://www.iscpc.org
- UIT/CNUCED, rapport sur la résilience des câbles sous-marins, février 2025 — https://unctad.org
- Commission européenne, Recommandation (UE) 2024/779 du 26 février 2024 — EUR-Lex
- Commission européenne, « Report on Security and Resilience of EU Submarine Cable Infrastructures », 23 octobre 2025
- Commission européenne, COM(2026)111 — boîte à outils câbles (347 M€), 5 février 2026
- OTAN, « Baltic Sentry », 14 janvier 2025 — https://www.nato.int
- FCC, First Report and Order (août 2025) et Second Report and Order (juillet 2026) sur les licences d’atterrissage
- Anatel, déclaration du président Carlos Baigorri, 22 octobre 2024
Presse 13. Associated Press, « At least 11 Baltic cables have been damaged in 15 months », 28 janvier 2025 14. Reuters, « Germany charges Nord Stream suspect », 2 juillet 2026 15. Reuters, « Finland charges captain of Russian ‘shadow fleet’ tanker over Baltic Sea cable sabotage », 11 août 2025 16. France 24/AFP, « Eagle S : ancre traînée sur 90 km, 5 câbles endommagés, ≥60 M€ de dégâts », août 2025 17. RFI, « La justice allemande accuse l’Ukraine d’avoir ordonné le sabotage de Nord Stream », 3 juillet 2026 18. Le Monde, « L’État finalise le rachat d’Alcatel Submarine Networks », 4 novembre 2024 19. Mer et Marine, « Câbles sous-marins : la vente d’ASN à l’État finalisée », 7 janvier 2025 20. Submarine Networks, « Echo Subsea Cable Lands in Singapore », 1er août 2026 21. Computer Weekly, « Câble Japon-Malaisie-Singapour », 14 janvier 2026 22. SubTel Forum, « FCC Rules Split Global Submarine Cable Connectivity », 9 juillet 2026 23. BNamericas, « Fortaleza, hub n°1 des Amériques », avril 2026 24. Afrimag, Pr El Hassane Hzaine, « Les infrastructures sous-marines à l’heure des menaces hybrides », 4 mai 2026
Sources russes et chinoises 25. TASS, « Russia interested in security of Baltic undersea infrastructure — embassy in Denmark », 22 novembre 2024 26. TASS, « Moscow waits for apologies », 20 janvier 2025 27. TASS, « Finland still uncertain on whether ruptures of Baltic cables were deliberate », 22 janvier 2025 28. TASS, « Nord Stream blasts seen as prologue to new spiral of tension », 7 septembre 2025 29. Global Times, éditoriaux et positions MFA (Lin Jian), juin-juillet 2026 30. CAICT, rapport mars 2025 — couvert par Global Times
Annexe B — Angles morts détaillés
- L’Afrique et la nouvelle dépendance. Le câble 2Africa (Meta, 45 000 km) connecte 33 pays — un record — mais il est majoritairement contrôlé par une entreprise californienne. La dépendance de l’Afrique aux câbles ne fait que changer de maître : de consortiums télécoms européens à Big Tech américaines.
- Le pavillon français complet. Orange Marine exploite 6 navires câbliers (~15 % de la flotte mondiale). Mais le pavillon français dans son ensemble (incluant les 7 navires de Louis Dreyfus Armateurs affrétés par ASN) représente environ 13 navires — un tiers de la flotte mondiale selon une estimation non recoupée. La distinction importe : qui possède le navire n’est pas toujours qui le contrôle.
- L’ancre comme arme par défaut. Un coupe-câbles chinois à 3 500 mètres (Haiyang Dizhi 2, avril 2026) a été présenté comme une menace nouvelle. Mais une ancre de cargo traînée sur 100 milles (Yi Peng 3) produit le même résultat à un centième du coût. La guerre des câbles n’a pas besoin d’armes sophistiquées.
- L’espionnage comme menace permanente. Les programmes américains TIC/ECHELON ont établi la capacité d’interception du trafic sous-marin depuis les années 1990. La Chine accuse les États-Unis d’espionnage ; les États-Unis accusent la Chine. Les deux camps ont raison, et ni l’un ni l’autre ne peut prouver ce que l’autre écoute — parce que l’écoute ne laisse pas de trace.
- Le moratoire de Singapour et ses conséquences. Le moratoire de 2019-2022 sur les data centers à Singapour a redirigé les investissements vers Johor (Malaisie), créant un hub de 700 MW sans que la Malaisie l’ait planifié. C’est un cas d’école de la manière dont les câbles dictent la géographie économique.
- La cartographie des fonds. La flotte de recherche russe (Yantar, capacité 6 000 m) opère à proximité de câbles critiques sans que la nature exacte de ses activités soit connue. L’essentiel des fonds marins mondiaux n’est pas cartographié à une résolution utile.
Annexe C — Glossaire
| Terme | Définition |
|---|---|
| UNCLOS/CNUDM | Convention des Nations unies sur le droit de la mer (1982). Articles clés pour les câbles : 21 (mer territoriale), 58 (ZEE), 79 (plateau continental), 87, 112-115 (pose et protection). |
| Convention de Paris (1884) | Convention pour la protection des câbles télégraphiques sous-marins. Toujours en vigueur, 36 États parties. Limite : ne couvre que les câbles télégraphiques. |
| ICPC | International Cable Protection Committee. Organisation de coordination des opérateurs de câbles, sans pouvoir de sanction. |
| UIT / ITU | Union internationale des télécommunications. Agence de l’ONU. Coordonne les normes, ne sanctionne pas les ruptures. |
| SLTE | Submarine Line Terminal Equipment. Équipement d’atterrissage du câble côté terre. Extension des compétences FCC en 2026. |
| ZEE | Zone économique exclusive. 200 milles nautiques depuis les côtes. L’État côtier y a des droits souverains sur les ressources, mais les câbles étrangers bénéficient de la liberté de passage (art. 58). |
| Pavillon de complaisance | Immatriculation d’un navire dans un État offrant une régulation minimale (ex : Îles Cook pour l’Eagle S). Obstacle majeur à l’attribution des ruptures de câbles. |
| Flotte fantôme | Navires pétroliers opérant sous pavillons opaques pour contourner les sanctions. Impliquée dans plusieurs ruptures de câbles en Baltique (2023-2025). |
| Cable maintenance agreement | Contrat d’assurance mutuelle par zone : les opérateurs cotisent pour financer la maintenance des navires câbliers. |
| AUV / UUV | Autonomous Underwater Vehicle / Unmanned Underwater Vehicle. Drones sous-marins utilisés pour la surveillance et l’inspection des câbles. |
| FCC | Federal Communications Commission. Régulateur américain des télécommunications. Compétent pour les licences d’atterrissage des câbles aux États-Unis. |
| NIS2 / CER | Directives européennes sur la sécurité des réseaux (NIS2, déc. 2022) et la résilience des entités critiques (CER), transposées en octobre 2024. |