Le décrochage français 3/3 — La violence des simples

La France est le pays de l'OCDE qui redistribue le plus — et celui qui obtient le plus de violence parmi les démocraties comparables. La raison n'est pas économique : elle est cognitive.

En résumé : La France est le pays de l'OCDE qui redistribue le plus — et celui qui obtient le plus de violence parmi les démocraties comparables. La raison n'est pas économique : elle est cognitive. En remplaçant la verticalité de la transmission (autorité du maître, norme linguistique, exigence académique) par un égalitarisme qui refuse de dire « ceci vaut mieux que cela », la France a privé une partie croissante de sa population des outils qui inhibent l'impulsivité. Les neurosciences le savent depuis trente ans : nommer une émotion active le cortex préfrontal et désactive l'amygdale. Ne pas avoir les mots pour le faire, c'est laisser la violence agir.


I. Le paradoxe

Le 29 janvier 2026, le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) publie sa première photographie de l’insécurité en 2025 : 982 homicides, en légère hausse sur un an — un chiffre que le bilan définitif, publié quelques semaines plus tard, ramènera à 975. La révision à la baisse ne change rien à l’ordre de grandeur : la France reste, sur cet indicateur, à un niveau proche de son plus haut depuis le début des années 2000. Le 27 février 2026, le même service publie son édition annuelle des « Chiffres clés — insécurité et délinquance » : 473 000 victimes de violences physiques enregistrées en 2025 (+5 % sur un an), auxquelles s’ajoutent 132 300 victimes de violences sexuelles — 190 700 mineurs au total parmi ces deux catégories. Depuis 2016, le nombre de mineurs victimes de violences physiques augmente en moyenne de 9 % par an, celui des mineurs victimes de violences sexuelles de 11 % par an. Les violences sexuelles dans les transports en commun bondissent de 86 % en cinq ans.

Ces chiffres ne sont pas des anomalies. Le 22 mai 2026, le SSMSI publie une analyse sur dix ans : le nombre de mineurs victimes d’infractions a augmenté de 77 % entre 2015 et 2025. Dans les écoles, 87 % des enseignants déclarent avoir été témoins d’au moins un fait de violence en 2024-2025, selon un sondage OpinionWay commandé par le think tank Hexagone. L’Autonome de Solidarité Laïque recense près de 2 500 agressions déclarées contre des personnels éducatifs sur la même année scolaire. La série d’agressions mortelles — Samuel Paty en 2020, Agnès Lassalle en 2023, Dominique Bernard en 2023, Mélanie Grapinet en 2025, l’enseignante poignardée à Sanary-sur-Mer en février 2026 par un élève de quatorze ans — n’est plus une succession d’accidents isolés. L’Aide Sociale à l’Enfance suit 380 000 à 400 000 enfants, avec des signalements en hausse dans tous les départements. La France compte un médecin scolaire pour 13 000 élèves.

Ce qui suit n’est pas un réquisitoire. C’est un essai de compréhension. La question n’est pas : « pourquoi la violence augmente-t-elle ? » La question est : « pourquoi la violence augmente-t-elle en France plus qu’ailleurs, alors que la France est le pays qui donne le plus ? »

Considérons le tableau suivant.

PaysRevenu dispo. au SMICDépenses socialesPISA Math 2022Homicides/100kAnnée (homicides)
France1 846 €31,2 % du PIB4741,342023
Allemagne1 620 €25,9 %4750,832024
Estonie672 €16,4 %5101,542023
Pologne774 €21,3 %4890,802023
Japon730 €23,1 %5360,232023
Singapour~1 440 €10,4 %5750,072023

Sources : Eurostat earn_mw_cur (salaires), OCDE Social Expenditure Database (dépenses sociales), OCDE PISA 2022, UNODC/Banque mondiale (homicides, dernière année disponible par pays — 2024 pour l’Allemagne, données Eurostat). Les millésimes diffèrent légèrement d’un pays à l’autre faute de collecte simultanée ; l’écart n’affecte pas l’ordre de grandeur des comparaisons.

Un smicard français touche 2,4 fois plus qu’un Polonais, 2,7 fois plus qu’un Estonien, 2,5 fois plus qu’un Japonais. La France dépense plus en protection sociale que les cinq autres pays réunis en proportion du PIB. Elle obtient un score PISA quasi identique à celui de l’Allemagne — la comparaison la plus significative, puisqu’il s’agit du pays le plus proche par le niveau de vie et le modèle social — et un taux d’homicide supérieur de 61 %.

L’Estonie est le contre-exemple qui rappelle que le lien n’est pas mécanique : 510 points PISA, mais le taux d’homicide le plus élevé du panel — l’héritage soviétique, l’alcoolisme et les inégalités territoriales brouillent le signal. C’est précisément pour cela que la comparaison avec l’Allemagne compte davantage que celle avec l’Estonie : à modèle social et niveau de vie comparables, la France fait significativement moins bien en sécurité.

Ne pas travailler rapporte en France 60 % du SMIC net — le RSA et les APL donnent environ 850 euros par mois à une personne seule. En Estonie, l’aide sociale est de 200 euros par mois, soit 30 % du SMIC. En Pologne, 60 euros, soit 8 %. Pourtant, sur les vingt dernières années, l’Estonie maintient un PISA de 510 — soit trente-six points de mieux que la France — pour un revenu disponible au SMIC près de trois fois inférieur. L’Estonie, plus pauvre, moins généreuse, moins redistributive, est devenue un pays mieux éduqué que la France.

Ce paradoxe falsifie l’équation classique : plus d’argent public = moins de violence. Il oblige à chercher ailleurs.


II. La thèse

La France a confondu l’égalité des droits avec le nivellement par le bas. En détruisant les structures verticales de transmission — l’autorité du maître sur l’élève, la norme linguistique contre l’usage relâché, l’exigence académique face à la complaisance —, elle a produit une société où plus personne n’a le droit de dire « ceci est meilleur que cela ». Privée de repères, une partie croissante de la population ne sait plus ce qui est acceptable ni pourquoi. La violence n’est pas la conséquence de l’injustice sociale : elle est la conséquence de l’absence de sens.

Cette thèse n’est ni morale ni idéologique. Elle s’appuie sur un mécanisme cognitif que les neurosciences documentent depuis trente ans : le cortex préfrontal est la structure cérébrale qui inhibe l’impulsivité. Il s’entraîne par l’éducation, par le langage, par la discipline. Privé de cet entraînement, il ne peut pas retenir l’amygdale, le centre de la peur et de l’agressivité. Quand l’école ne transmet plus et que la langue ne permet plus la nuance, le corps prend le relais de l’esprit.


III. Ce que les neurosciences nous apprennent

Le lien le plus direct entre langage et violence n’est pas celui, spectaculaire, des lésions cérébrales — c’est celui, plus discret, du déficit verbal. En 2010, une méta-analyse portant sur cent trente et une études (Isen, Clinical Psychology Review) confirme un résultat robuste depuis les travaux fondateurs de Wechsler : les populations antisociales présentent systématiquement un écart entre un QI de performance normal et un QI verbal significativement plus faible — le « signe P > V ». L’effet est modéré mais constant, à travers les échantillons de délinquants juvéniles comme d’adultes condamnés, et il est indépendant du niveau intellectuel général. Dès 1994, Terrie Moffitt et Donald Lynam avaient montré que le QI verbal moyen des jeunes délinquants était inférieur d’environ huit points à celui des non-délinquants — un écart qui subsiste après contrôle du statut socio-économique. Ce n’est pas l’intelligence qui manque aux populations violentes. C’est spécifiquement la capacité à manier le langage.

Ce déficit verbal n’est qu’une pièce du dispositif. En 1996, Jordan Grafman et ses collègues du National Institute of Neurological Disorders and Stroke publient une étude sur 279 vétérans du Vietnam souffrant de lésions cérébrales pénétrantes. Ceux dont la lésion touche le cortex préfrontal — en particulier sa portion orbitofrontale — présentent une agressivité verbale et physique significativement supérieure à ceux dont la lésion touche d’autres régions. Le cortex préfrontal stocke les connaissances qui exercent un contrôle sur les réactions comportementales primitives face aux provocations de l’environnement. En 1997, Adrian Raine soumet quarante et un meurtriers à une tomographie par émission de positons : leur cortex préfrontal présente une réduction significative du métabolisme du glucose par rapport à des sujets témoins. En 2009, la méta-analyse de Yang et Raine synthétise quarante-trois études d’imagerie sur des sujets antisociaux et violents — la réduction structurelle et fonctionnelle du cortex préfrontal en est le résultat le plus robuste.

Mais le cortex préfrontal n’est pas seulement une structure biologique : c’est un muscle cognitif qui s’entraîne, et le langage en est l’un des principaux instruments d’entraînement. L’étude longitudinale de Dunedin, menée par Terrie Moffitt sur mille Néo-Zélandais suivis de la naissance à trente-deux ans, l’a démontré de manière définitive et graduée : le niveau de contrôle de soi mesuré à l’âge de trois ans prédit, indépendamment du QI et de l’origine sociale, la probabilité de condamnation pénale à trente-deux ans, la dépendance aux substances et la précarité économique. Chaque décile de contrôle de soi supplémentaire dans l’enfance réduit mesurablement ce risque. L’« enfant roi » que la pédagogie moderne française a élevé au rang d’idéal — celui dont aucun désir ne doit être frustré, dont aucune limite ne doit entraver l’épanouissement — est précisément l’enfant que Dunedin identifie comme le plus à risque. La frustration apprise est la condition de l’inhibition adulte.

En 2007, Matthew Lieberman et ses collègues de l’UCLA montrent le mécanisme le plus directement pertinent pour cette série : le simple fait de nommer une émotion — l’affect labeling — active le cortex préfrontal ventrolatéral et réduit l’activité de l’amygdale. Mettre des mots sur ses maux, c’est d’abord empêcher le corps de les exprimer. Ne pas avoir les mots pour le faire, c’est laisser la colère agir. La violence n’est pas une transgression morale. Elle est une libération neurobiologique que le langage, lorsqu’il est suffisamment riche, peut contenir — et que le déficit verbal, documenté depuis Isen comme depuis Moffitt et Lynam, laisse s’exprimer.


IV. Qui part, qui reste

Le 30 septembre 2025, la Fédération Syntec et Ipsos publient leur baromètre annuel de la fuite des cerveaux. Quinze mille jeunes diplômés des écoles françaises d’ingénieurs et de management choisissent de commencer leur carrière à l’étranger chaque année — un flux en hausse de 23 % en dix ans. Le coût pour l’État — la formation publique en classes préparatoires et grandes écoles — est estimé à près d’un milliard d’euros par an. Cinquante-sept pour cent des talents Bac+5 et plus envisagent une expatriation dans les trois ans, dont 21 % sérieusement. Le taux d’expatriation atteint 19 % à l’École polytechnique et 17,4 % à CentraleSupélec. Le Canada (29 %), la Suisse (22 %) et les États-Unis (17 %) concentrent l’essentiel des destinations.

Ceux qui partent sont, très vraisemblablement, les mieux formés. Ceux qui restent sont ceux que le système a le moins bien servis. La France est championne de l’OCDE pour le poids des origines sociales sur le niveau scolaire : 113 points d’écart entre élèves favorisés et défavorisés en mathématiques PISA 2022, contre une moyenne OCDE de 93. L’école française est la plus inégalitaire du monde développé — non dans les moyens qu’elle engage, mais dans les résultats qu’elle produit. L’égalité des droits n’a jamais garanti l’égalité des chances, et la massification scolaire, objectif louable, s’est opérée en baissant les standards plutôt qu’en élevant les plus faibles. Une étude académique de 2026 portant spécifiquement sur le cas français, qui s’inscrit dans la littérature internationale sur le « school-to-prison pipeline », documente ce même déterminisme scolaire de l’échec pénal. Le résultat est une société où l’élite cognitive s’en va et où la masse reste, désarmée intellectuellement face à une économie mondialisée qui exige précisément l’inverse.


V. Ce que les enfants ne comprennent plus

L’enquête internationale PIRLS mesure la compréhension de l’écrit en CM1 tous les cinq ans. La trajectoire française n’est pas celle d’une chute continue, mais elle n’en est pas moins préoccupante : 525 points en 2001, 511 en 2016 — un recul réel de 14 points en quinze ans —, puis une stabilisation à 514 en 2021, alors que la moyenne des pays européens reculait de 11 points sur la même période récente. Le détail par domaine, documenté par la DEPP, nuance ce répit : entre 2001 et 2016, la baisse est concentrée sur la compréhension des textes informatifs (-22 points, contre -6 points pour les textes narratifs) et sur les processus de compréhension les plus exigeants — interpréter, apprécier (-21 points, contre -8 points pour les processus élémentaires de prélèvement d’information). Autrement dit : la France ne s’est pas effondrée sur tout le spectre de la lecture — elle a d’abord perdu la capacité à comprendre ce qui est complexe, implicite, à interpréter. C’est exactement la compétence que la violence, plus loin dans cet article, vient combler par d’autres moyens.

En septembre 2024, les évaluations nationales de début de sixième administrées par la DEPP révèlent que 27 % des élèves ne comprennent pas l’expression « prendre une décision ». Il ne s’agit pas d’un terme technique : c’est une expression du français courant. En novembre 2021, la DEPP publiait une note d’information révélant que le vocabulaire actif des enfants de trois à quatre ans avait chuté de 25 % en vingt ans : un enfant de maternelle connaissait en moyenne 350 mots en 1997, contre 260 en 2021.

L’enquête FLV de l’Insee, publiée en avril 2024, recense quatre millions d’adultes en difficulté face à l’écrit, soit 10 % de la population — un taux en recul par rapport à 2011 (16 %), mais cette amélioration s’explique principalement par le renouvellement générationnel : à génération constante, les difficultés ne reculent que marginalement. La Journée Défense et Citoyenneté, qui teste les jeunes de dix-sept ans, donne 10,3 % de jeunes en difficulté de lecture en 2022 — un jeune Français sur dix atteint l’âge de la majorité sans maîtriser la lecture courante. C’est ce jeune que le système pénal rencontrera plus tard. Un quart des détenus a quitté l’école avant seize ans — avant même le terme de l’obligation scolaire —, trois quarts avant dix-huit ans. Le Certificat de Formation Générale, qui valide un niveau de fin de troisième, reste le diplôme le plus couramment obtenu en milieu pénitentiaire. Quatre-vingts pour cent des mineurs suivis par la Protection Judiciaire de la Jeunesse présentent un retard scolaire d’au moins deux ans.


VI. Ce que l’égalitarisme a accompli

Il faut ici une contre-thèse. L’égalitarisme français n’est pas une erreur. C’est un projet politique qui, en un siècle, a transformé la structure sociale du pays.

En 1890, la France comptait 7 000 bacheliers, soit environ 1 % d’une génération. En 1970, ils sont 237 000 (20 %). En 2023, près de 750 000 jeunes obtiennent le baccalauréat — 80 % d’une génération, contre 5 % en 1950. En un siècle, le nombre de bacheliers a été multiplié par plus de cent. La part des diplômés du supérieur parmi les 25-34 ans est passée de 5 % en 1970 à 46 % en 2018. L’indice de Gini du niveau de vie après redistribution est passé de 0,319 en 1975 à 0,276 en 2002 — un minimum historique — avant de remonter légèrement à 0,288 en 2016, un niveau qui reste très inférieur au point de départ. La redistribution réduit le taux de pauvreté de près des deux tiers : sans transferts sociaux, environ 37 % des Français vivraient sous le seuil de pauvreté ; avec, 13 à 15 %. La Couverture maladie universelle, instaurée en 2000, a porté à 99,9 % la part de la population couverte par l’assurance maladie. L’espérance de vie a gagné 10,5 ans pour les hommes et 8,5 ans pour les femmes entre 1975 et 2018. Soixante-cinq pour cent des hommes et 70 % des femmes occupent aujourd’hui une catégorie socioprofessionnelle différente de celle de leurs parents. Pendant la crise de 2008, le premier décile de niveau de vie aurait chuté de 11 % sans la redistribution ; il n’a baissé que de 2 %.

Ces faits ne sont pas contestables. La France a bâti l’un des systèmes de protection sociale les plus avancés de l’histoire humaine. Ce système a sorti des millions de personnes de la misère, a donné une retraite décente — depuis 2012, le niveau de vie médian des retraités dépasse celui des actifs, une situation inversée par rapport à 1975 — a soigné sans condition de ressources, a ouvert les universités aux enfants d’ouvriers.

Et pourtant. Ce même système produit aujourd’hui près de mille homicides par an, un score PISA de 474, et un corps enseignant qui se sent parmi les plus méprisés de l’OCDE. La contradiction n’est pas entre l’égalitarisme et la prospérité : la France est prospère. La contradiction est entre l’égalitarisme et la transmission. En refusant de dire « ceci vaut mieux que cela », la France a cessé de transmettre ce qui vaut. L’égalitarisme a été retourné contre lui-même : d’outil d’émancipation, il est devenu instrument de nivellement.


VII. L’école qui ne transmet plus

En novembre 2025, l’OCDE publie les résultats de l’enquête TALIS 2024. Le chiffre mérite d’être écrit en toutes lettres : quatre pour cent des enseignants français du premier degré estiment que leur profession est valorisée par la société — le taux le plus bas de tous les pays de l’OCDE, dont la moyenne s’établit à vingt-deux pour cent. Trente-quatre pour cent des enseignants français envisagent de quitter le métier dans les cinq ans, contre seize pour cent en moyenne OCDE. La France ne paye pas moins ses enseignants que la moyenne — elle les méprise davantage.

Ce mépris n’est pas un accident. Il est la conséquence logique d’une philosophie éducative qui, depuis la loi Haby de 1975 sur le collège unique, a systématiquement réduit l’asymétrie entre l’enseignant et l’enseigné. L’approche par compétences, introduite en 2005 et généralisée en 2016, a remplacé la transmission verticale des savoirs par une facilitation horizontale des apprentissages. Le maître n’est plus celui qui sait face à celui qui ne sait pas ; il est l’accompagnateur d’un parcours individualisé. La réforme du baccalauréat de 2019 a supprimé les filières et, avec elles, les hiérarchies implicites qui disaient aux élèves : il existe des savoirs plus exigeants que d’autres, et vous avez le droit de les ignorer, mais pas celui de prétendre qu’ils sont équivalents. La suppression des mathématiques du tronc commun la même année a permis à une génération entière d’arrêter les mathématiques à seize ans. Aucun pays développé n’a fait cela.

Le résultat est un corps enseignant déconsidéré, une institution sans autorité, et des élèves qui n’ont jamais appris qu’apprendre est difficile, que savoir est hiérarchique, et que toutes les réponses ne se valent pas.


VIII. La langue qui ne permet plus la nuance

Le deuxième article de cette série a documenté l’appauvrissement de la langue française. Ce qui nous intéresse ici est le lien entre cet appauvrissement et la violence. Nous l’avons vu avec Lieberman, et confirmé avec Isen : nommer une émotion l’inhibe, et le déficit verbal spécifique — pas le déficit intellectuel général — est la signature des populations les plus violentes. Ne pas pouvoir nommer, c’est subir.

Or la France a perdu un quart du vocabulaire de ses enfants de maternelle en vingt ans. Elle produit des élèves de sixième qui ne comprennent pas l’expression « prendre une décision ». Les mots de la vie affective — ceux qui permettent de dire la colère, la frustration, la honte, l’humiliation sans les agir — sont, selon le deuxième article de cette série, massivement importés plutôt que créés, signe que le français ne les renouvelle plus depuis l’intérieur.

Quand un adolescent ne possède pas le mot « frustration », il ne peut pas dire : « je suis frustré, je vais m’isoler cinq minutes ». Il peut seulement taper. La violence n’est pas une absence de morale : elle est, au sens le plus littéral, une absence de lexique.


IX. L’environnement toxique

Le débat français sur l’hyperactivité et les troubles de l’attention se concentre sur le diagnostic — TDAH, HPI, troubles dys — et omet méthodiquement l’environnement chimique et nutritionnel. C’est une cécité confortable, mais coûteuse : c’est aussi le seul terrain, dans tout ce dossier, où l’on dispose de preuves expérimentales et non simplement corrélationnelles.

En 2002, Bernard Gesch et ses collègues publient dans le British Journal of Psychiatry un essai randomisé en double aveugle mené sur 231 jeunes détenus d’un établissement pénitentiaire anglais : ceux recevant une supplémentation en vitamines, minéraux et acides gras essentiels (oméga-3) ont commis 26,3 % d’infractions disciplinaires en moins que le groupe placebo, avec une réduction de 37 % des incidents violents les plus graves. L’effet est significatif dès deux semaines. L’essai a été répliqué aux Pays-Bas en 2010 par Zaalberg et ses collègues sur 221 jeunes détenus, avec des résultats convergents sur l’agression et les comportements transgressifs, puis fait l’objet depuis 2021 d’un protocole multicentrique en Australie. Deux méta-analyses récentes (Raine et al., 2024 et 2026), portant au total sur près de cinquante essais randomisés et plusieurs milliers de participants, confirment que la supplémentation en oméga-3 réduit significativement l’agressivité réactive et proactive, chez l’enfant comme chez l’adulte, en population clinique comme en population carcérale. Il s’agit, dans tout ce dossier, de la preuve la plus difficile à écarter : ce n’est pas une corrélation entre deux variables sociales, c’est un effet causal démontré par assignation aléatoire.

Cette piste nutritionnelle recoupe des données plus larges. La méta-analyse de Del-Ponte, publiée en 2019, établit l’association entre régimes riches en sucres raffinés et TDAH. L’étude de McCann et ses collègues, publiée en 2007 dans The Lancet, a montré en double aveugle que des colorants alimentaires et un conservateur — le benzoate de sodium, présent dans des centaines de produits industriels — augmentent significativement l’hyperactivité d’enfants de trois et huit ans issus de la population générale, sans TDAH préexistant ; la méta-analyse de Schab, publiée en 2004 sur quinze essais randomisés, a confirmé l’effet, au point de conduire l’Autorité européenne de sécurité des aliments à abaisser les seuils réglementaires de plusieurs colorants. Une revue systématique de 2026 (Wu et al., Biological Psychiatry: Global Open Science) synthétise les données liant perturbateurs endocriniens — bisphénol A, phtalates, PFAS — et troubles neurodéveloppementaux, avec l’axe intestin-cerveau comme médiateur identifié. La France elle-même, via son programme national de surveillance porté par Santé publique France et l’Inserm, a reconnu ce lien comme « suffisamment documenté » pour justifier un suivi épidémiologique systématique.

Le plomb, enfin, ferme la boucle. Deux études cas-témoins de Needleman (1996, 2002) montrent que le plomb osseux — marqueur d’exposition cumulative — prédit les comportements délinquants à l’adolescence, indépendamment du statut socio-économique. L’étude longitudinale de Beckley, publiée en 2018 dans JAMA Pediatrics, a suivi la cohorte Dunedin jusqu’à trente-huit ans : le taux de plomb sanguin mesuré à onze ans prédisait le nombre de condamnations pénales à l’âge adulte, de façon indépendante de l’origine sociale. Le plomb a été retiré de l’essence en 2000, mais il persiste dans les canalisations, les sols, les peintures des logements anciens.

Le point commun de ces vecteurs — carences en oméga-3, sucre, colorants, perturbateurs endocriniens, plomb — est qu’ils affectent tous le même organe : le cortex préfrontal. Et leur prévalence est plus élevée dans les milieux défavorisés, là où l’alimentation industrielle est plus accessible que l’alimentation fraîche, où le logement est plus ancien, et où l’exposition aux polluants est plus forte. La France dispose des données, et pour une fois, d’un levier d’action expérimentalement validé. Elle n’en tire aucune conséquence.


X. Le miroir

Le tableau comparatif de huit pays sur trois indicateurs — score PISA 2022 en mathématiques, taux d’homicide pour 100 000 habitants (UNODC, 2023), taux d’incarcération (World Prison Brief) — opposant le modèle éducatif vertical (autorité du maître, exigence académique, discipline collective) au modèle horizontal (approche par compétences, collège unique, autorité négociée) est sans équivoque.

PaysModèlePISA MathHomicidesIncarcération
SingapourVertical5750,07178
JaponVertical5360,2333
PologneVertical4890,80194
BelgiqueHorizontal4891,08113
Royaume-UniHorizontal4891,15136
FinlandeHorizontal4840,9858
SuèdeHorizontal4821,15106
FranceHorizontal4741,34130

Les trois pays verticaux occupent les trois premières places en PISA et les trois premières en sécurité. Les cinq pays horizontaux occupent les cinq dernières places dans les deux classements. La France est dernière partout — PISA le plus bas, homicides les plus élevés. À titre de repère extrême, les États-Unis (PISA 465, homicides 5,76, incarcération 541) montrent qu’un très faible niveau scolaire combiné à une réponse strictement punitive produit le pire des deux mondes — un avertissement pour la France, qui répond à sa propre baisse de niveau par un renforcement des seuls effectifs policiers.

La Pologne mérite une attention particulière, mais une attention honnête. Pays de l’ancien bloc soviétique, plus pauvre que la France, la Pologne a réformé son système éducatif en 1999 en repoussant d’un an l’âge d’orientation des élèves et en introduisant un tronc commun renforcé. Les effets ont été spectaculaires à court terme : le score PISA en mathématiques est passé d’environ 470 en 2000 à un pic de 518 en 2012 — un gain de près de cinquante points en une décennie, la plus forte progression jamais enregistrée par un pays de l’OCDE. Mais cette progression ne s’est pas maintenue : le score est redescendu à 489 en 2022, soit une perte de 29 points depuis le pic. La Pologne reste donc, malgré ce recul, quinze points devant la France — et son taux d’homicide (0,80) demeure très inférieur au nôtre (1,34). Mais l’histoire polonaise n’est pas celle d’un modèle vertical indéfiniment supérieur : c’est celle d’une réforme qui a produit un choc réel, puis s’est essoufflée faute d’être entretenue. La leçon n’est pas que la verticalité suffit une fois pour toutes. C’est qu’elle doit être reconduite, sous peine de s’éroder comme tout le reste.


XI. Ce n’est pas un problème de police

La France débat de la violence comme d’un problème de sécurité. Elle augmente les effectifs policiers, durcit les peines, déploie des brigades spécialisées. Elle traite le symptôme. La cause est cognitive, verbale, éducative et chimique — quatre domaines dans lesquels l’État est le premier opérateur, et dans lesquels il a échoué.

Il faut se garder ici d’une explication à sens unique. Le sociologue Michel Kokoreff a raison de rappeler que la « démission parentale » n’est jamais observée directement, seulement supposée — et qu’elle sert trop souvent de commode explication morale à un désengagement institutionnel bien réel. La thèse de cet article n’est pas que les individus ont failli. C’est que les institutions chargées de leur donner les outils cognitifs et verbaux de l’inhibition — l’école d’abord, la langue ensuite, l’environnement chimique enfin — ont, l’une après l’autre, cessé de le faire.

Quand l’école cesse de transmettre l’exigence, quand le déficit verbal prive une partie croissante de la population des mots qui inhibent l’impulsion, et que la chimie industrielle court-circuite le cortex préfrontal, le corps prend le relais de l’esprit. La violence n’est pas une transgression. Elle est une libération neurobiologique que la société française a rendue prévisible, documentée — et, sur au moins un de ses leviers, celui de la nutrition, expérimentalement réversible.

L’égalitarisme français a accompli des choses immenses. Il a sorti des millions de personnes de la misère, soigné sans condition, donné une retraite digne, ouvert les universités. Mais en refusant de dire « ceci vaut mieux que cela », il a cessé de transmettre ce qui vaut. La violence est le prix de ce refus.


Annexe A — Sources principales

#Source
1SSMSI/Interstats, « Insécurité et délinquance en 2025 : une première photographie », 29 janvier 2026
2SSMSI, « Chiffres clés — insécurité et délinquance », édition 2025, 27 février 2026
3SSMSI, « Victimes et mis en cause mineurs : état des lieux sur dix ans », 22 mai 2026
4Isen J., « A meta-analytic assessment of Wechsler’s P > V sign in antisocial populations », Clinical Psychology Review, 2010
5Moffitt T. & Lynam D., « The neuropsychology of conduct disorder and delinquency », 1994
6Grafman J. et al., « Frontal lobe injuries, violence, and aggression », Neurology, 1996
7Raine A. et al., « Brain abnormalities in murderers indicated by PET », Biological Psychiatry, 1997
8Yang Y. & Raine A., « Prefrontal structural and functional brain imaging findings », Aggression and Violent Behavior, 2009
9Moffitt T. et al., « A gradient of childhood self-control », PNAS, 2011
10Lieberman M. et al., « Putting feelings into words », Psychological Science, 2007
11Gesch C.B. et al., « Influence of supplementary vitamins, minerals and essential fatty acids on the antisocial behaviour of young adult prisoners », British Journal of Psychiatry, 2002
12Zaalberg A. et al., « Effects of nutritional supplements on aggression, rule-breaking, and psychopathology among young adult prisoners », Aggressive Behavior, 2010
13Raine A. et al., « Omega-3 supplementation to reduce antisocial behavior — a systematic review and meta-analysis », Journal of Child Psychology and Psychiatry, 2026 ; et Aggression and Violent Behavior, 2024
14Ipsos/Syntec, « Baromètre 2025 de la fuite des cerveaux », 30 septembre 2025
15PIRLS 2021 International Results in Reading, IEA, mai 2023 ; DEPP, comparaison PIRLS 2001-2021
16DEPP, Note d’information n° 21.45, « Compétences langagières à l’entrée en maternelle », novembre 2021
17DEPP, Évaluations nationales de début de 6e, septembre 2024
18Bentoudja L., Murat F., « En 2022, un adulte sur dix rencontre des difficultés à l’écrit », Insee Première n° 1993, avril 2024
19DEPP, « JDC 2022 : plus d’un jeune Français sur dix en difficulté de lecture », Note d’Information n° 23.22, juin 2023
20Blasco J. & Picard S., « Quarante ans d’inégalités de niveau de vie et de redistribution en France (1975-2016) », in France, portrait social, INSEE Références, 2019
21Collet M. & Pénicaud É., « La mobilité sociale des femmes et des hommes : évolutions entre 1977 et 2015 », INSEE Références, 2019
22OCDE, TALIS 2024 Results, novembre 2025 (France : 4 % ; moyenne OCDE : 22 %)
23OCDE, PISA 2022 Results, Volume I, décembre 2023
24McCann D. et al., « Food additives and hyperactive behaviour », The Lancet, 2007 ; Schab D. & Trinh N., méta-analyse, 2004
25Del-Ponte B. et al., « Dietary patterns and ADHD », Journal of Affective Disorders, 2019
26Wu J. et al., « The Gut-Brain Axis as a Mediator of Environmental Endocrine Disruptors in ADHD », Biological Psychiatry: Global Open Science, 2026
27Needleman H. et al., « Bone lead levels and delinquent behavior », JAMA, 1996 ; et Neurotoxicology and Teratology, 2002
28Beckley A. et al., « Association of Childhood Blood Lead Levels With Criminal Offending », JAMA Pediatrics, 2018
29Eurostat, earn_mw_cur (salaire minimum) et Social Expenditure Database, 2024-2025
30UNODC / Banque mondiale, indicateur VC.IHR.PSRC.P5 (homicides), 2022-2024 selon pays
31World Prison Brief, données 2024-2026
32Kokoreff M., « La démission parentale n’est jamais observée, seulement supposée », Ouest-France, décembre 2023
33Étude académique (2026), « Is There a School to Prison Pipeline? The Case of France »

Annexe B — Angles morts

  1. Absence de données croisées expatriés/diplômes. Ni l’Insee, ni le ministère des Affaires étrangères, ni Eurostat ne publient de statistiques croisant le pays de résidence des Français de l’étranger et leur niveau de diplôme. Le Baromètre Syntec/Ipsos 2025 comble partiellement cette lacune, mais il ne porte que sur les diplômés des grandes écoles.

  2. La part du narcotrafic dans les homicides. Une partie non négligeable des homicides de 2025 est liée au narcotrafic. La thèse cognitive de cet article n’épuise pas ce facteur — la violence liée au trafic est largement instrumentale, pas impulsive — et ne prétend pas s’y substituer.

  3. Singapour : l’exception autoritaire. Singapour combine un PISA exceptionnel et des homicides quasi nuls, mais son modèle politique (parti unique, liberté d’expression limitée) n’est pas transposable à une démocratie libérale. La comparaison est statistiquement valide, politiquement limitée.

  4. Biais de mesure PISA post-Covid. PISA 2022 a été administré dans un contexte de perturbations scolaires mondiales dont les effets par pays sont difficiles à isoler. La baisse française s’inscrit dans une tendance générale, même si la France fait moins bien que la moyenne.

  5. L’effet Flynn inversé (baisse du QI général) n’est pas établi scientifiquement. Contrairement à ce qu’affirment certains auteurs (Dutton & Lynn, 2013), une réévaluation méthodologique (Lasker et al., 2020, Intelligence) ne trouve aucune baisse mesurable du QI général en France sur des tests non chargés culturellement. Cet article ne s’appuie donc jamais sur l’hypothèse d’une baisse du QI : les mécanismes cités (Isen, Moffitt & Lynam) portent sur un déficit verbal spécifique aux populations antisociales, pas sur une thèse déclinologique du QI national — une distinction importante que la lecture rapide pourrait effacer.

  6. Absence de cohorte longitudinale française. Contrairement à Dunedin (Nouvelle-Zélande), la France n’a pas d’étude suivant une cohorte de la naissance à l’âge adulte pour mesurer le lien entre contrôle de soi infantile et criminalité. Les données restent indirectes.

  7. Effet de composition migratoire non traité. Certains pays du modèle horizontal (Suède, Belgique) ont une immigration récente proportionnellement plus importante que la Pologne ou le Japon. L’effet propre du modèle éducatif sur la violence n’est pas entièrement isolable de l’effet de composition démographique.

  8. Millésimes hétérogènes des taux d’homicide internationaux. Les données UNODC/Banque mondiale ne sont pas collectées la même année pour tous les pays (2022 à 2024 selon les cas), ce qui interdit une comparaison au dixième de point près. Les ordres de grandeur et les classements relatifs, en revanche, sont stables d’un millésime à l’autre.


Annexe C — Glossaire

Affect labeling : fait de nommer verbalement une émotion. Active le cortex préfrontal et réduit l’activité de l’amygdale.

Aide Sociale à l’Enfance (ASE) : service départemental de protection de l’enfance.

Amygdale : structure cérébrale impliquée dans la peur et l’agressivité.

Cortex préfrontal : partie antérieure du lobe frontal, siège de l’inhibition et de la régulation émotionnelle.

DEPP : Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance.

Gini : indice mesurant les inégalités de revenu, de 0 (égalité parfaite) à 1 (inégalité maximale).

PIRLS : Progress in International Reading Literacy Study.

PJJ : Protection Judiciaire de la Jeunesse.

Signe P > V : en psychométrie de Wechsler, écart entre un QI de performance (non verbal) et un QI verbal plus faible — signature statistique retrouvée chez les populations antisociales.

SSMSI : Service statistique ministériel de la sécurité intérieure.

TALIS : Teaching and Learning International Survey (OCDE).