Le décrochage français 2/3 — La langue qu'on assassine
Du dictionnaire au tweet, de la dictée à la télévision, la langue française perd sa profondeur. Ce n'est pas une évolution — c'est un renoncement.
I. La dictée
En novembre 2023, la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance — ce bras statistique du ministère de l’Éducation nationale que l’on cite plus souvent qu’on ne le lit — publia une note d’information qui aurait dû faire l’effet d’une déflagration. Les élèves de CM2 faisaient en moyenne 19 fautes dans une dictée de 67 mots. Deux ans plus tôt, en 2021, ils en faisaient 15. Quatre fautes gagnées en 24 mois : un rythme frappant sur la période récente — mais qui s’inscrit dans une baisse de fond qui se mesure en décennies, pas en années, comme le montrera la section VI.
Le chiffre ne surprit personne. Il confirmait ce que chacun savait mais que personne n’osait nommer : la langue française, ce jardin que quatre siècles de grammairiens, d’écrivains et d’instituteurs avaient sarclé avec une minutie presque maniaque, est en train de retourner à la friche. Et ce ne sont pas les herbes folles qui l’envahissent — c’est le silence. Un silence fait de mots trop peu nombreux, de syntaxes trop simples, de nuances trop fines pour être encore perçues.
Le même jour, ou presque, un autre chiffre tombait. L’enquête PISA 2022, publiée en décembre 2023 par l’OCDE, classait la France au 29e rang mondial en compréhension de l’écrit — contre le 14e en 2000. Le score de lecture était passé de 505 à 474 points en 22 ans, soit une perte de 31 points, l’équivalent d’une année scolaire entière. Singapour, à la première place, culminait à 543 points. L’Estonie, ce petit pays balte de 1,3 million d’habitants qui a fait de la maîtrise de la langue le socle de toutes les autres compétences, obtenait 511. La France, elle, se traînait sous la moyenne de l’OCDE.
Deux chiffres, donc : 19 fautes et 474 points. L’un regarde l’école primaire, l’autre la fin de la scolarité obligatoire. À eux deux, ils dessinent une courbe qui ne pardonne pas — celle d’un pays qui, en une génération, a désappris à lire, à écrire, et bientôt à penser.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La maîtrise de la langue n’est pas une compétence parmi d’autres. Elle est la condition de toutes les autres. On ne peut pas comprendre un théorème si l’on ne comprend pas la phrase qui l’énonce. On ne peut pas argumenter une opinion si l’on ne dispose pas des mots pour la formuler. On ne peut pas exercer sa citoyenneté si l’on ne perçoit pas la différence entre « conséquent » et « considérable », entre « implicite » et « explicite », entre « corrélation » et « causalité ». La langue est l’infrastructure de la pensée — et c’est cette infrastructure que nous sommes en train de démolir.
II. L’école a renoncé
L’école est le premier accusé. Et elle le mérite.
Il faut ici dire les choses simplement, sans céder à la nostalgie des blouses grises ni à la légende dorée de la IIIe République. L’école française a été, pendant un siècle, une machine à transmettre la langue. Elle l’a fait avec des méthodes qui n’étaient pas toujours tendres — la dictée quotidienne, la récitation, l’analyse grammaticale, la conjugaison à tous les temps — mais elle l’a fait. Cette exigence, elle l’a abandonnée. Pas d’un coup, pas par décret, mais par une succession de glissements dont chacun, pris isolément, semblait anodin.
En 2015, la réforme du collège créa les « enseignements pratiques interdisciplinaires », 2 à 3 heures par semaine prélevées sur les disciplines existantes — dont le français. En 2019, la loi pour une école de la confiance supprima le Conseil national d’évaluation du système scolaire, cette institution indépendante qui avait eu le mauvais goût de documenter la baisse du niveau, pour le remplacer par un organisme directement dépendant du ministère. Le thermomètre dérangeait : on supprima le thermomètre.
Les chiffres, pourtant, continuent de parler. Le volume horaire de français au collège est passé de 6 heures par semaine en sixième dans les années 1980 à 4,5 heures aujourd’hui. Au primaire, il est passé de 9 heures à 8 heures — soit une perte sèche de 36 heures par an, l’équivalent de deux semaines complètes de cours. La formation continue des enseignants en français, elle, s’est effondrée : selon la Cour des comptes, moins de 10 % des professeurs des écoles y ont accès chaque année, et les crédits qui lui sont alloués ont diminué de 15 % entre 2015 et 2023. On demande aux enseignants d’enseigner une matière qu’on ne leur a pas appris à enseigner, avec des horaires réduits, dans des classes où le niveau de langue des élèves est de plus en plus hétérogène.
Il y a plus grave. La doctrine de la « bienveillance » — cette idée, généreuse dans son intention, qu’il faut valoriser les réussites plutôt que sanctionner les erreurs — a progressivement glissé vers une forme de renoncement. Une note interne du ministère recommandait en 2022 de ne pas corriger toutes les fautes d’orthographe dans les copies, pour ne pas « décourager » les élèves. Le raisonnement est imparable dans sa logique perverse : si l’on cesse de mesurer l’échec, l’échec disparaît — dans les statistiques, sinon dans la réalité. La vérité est que l’élève qui sort du collège sans maîtriser les règles de base de l’orthographe et de la syntaxe ne sera pas « découragé » par les corrections de son professeur de français — il le sera, bien plus cruellement, par le premier employeur qui lira sa lettre de motivation.
III. La fracture
Mais l’école n’est pas seule en cause. Elle n’est que le miroir, parfois déformant, toujours impitoyable, de ce qui se joue dans la société tout entière.
Le français tel qu’on le parle dans la rue, dans les cours d’immeuble, sur les réseaux sociaux, n’est plus tout à fait le même que celui qu’on enseigne dans les salles de classe. Et l’écart se creuse. Non pas que la langue populaire soit une nouveauté — le français « ordinaire », celui des halles, des faubourgs et des ateliers, existe depuis que le français existe. Mais il a toujours existé en tension avec une norme, un français de référence que l’école, l’administration, la presse et la littérature maintenaient comme un horizon commun. Il faut se souvenir de ce qu’est cette norme : une construction politique, pas un état de nature. Le 4 juin 1794, l’abbé Grégoire présentait à la Convention son rapport sur « la nécessité et les moyens d’anéantir les patois » — un document qui établissait que le français n’était alors la langue maternelle que d’une minorité du pays, le reste parlant l’un des trente-trois patois et dialectes recensés. Le français standard d’aujourd’hui est né de l’éradication méthodique de ces parlers par l’école républicaine. Cela ne le disqualifie pas comme horizon commun — mais cela devrait inciter à l’humilité ceux qui le présentent comme une essence menacée plutôt que comme ce qu’il a toujours été : un outil d’unification imposé, puis réapproprié comme promesse d’ascension. Cette tension entre norme et usage populaire était productive : elle tirait vers le haut, elle offrait une promesse de mobilité sociale à qui voulait s’en saisir. Ce qui est nouveau, c’est que la norme elle-même s’effrite, et que l’horizon se referme.
L’immigration a changé la donne, il faut le dire sans détour mais avec précision. La France compte aujourd’hui 7,3 millions d’immigrés, soit 10,7 % de la population. Chaque année, 77 000 élèves allophones nouvellement arrivés entrent dans le système scolaire. Ces enfants, dont le français n’est pas la langue maternelle, apprennent la langue dans la rue autant que dans la classe. Et la langue qu’ils apprennent dans la rue — le français des cités, le verlan, le parler des banlieues — est une langue vivante, inventive, parfois poétique, mais structurellement éloignée du français standard. Le linguiste Jean-Pierre Goudaillier, qui a consacré sa carrière à ce qu’il appelle le « français contemporain des cités », y voit un marqueur identitaire plus qu’une langue excluante. Il a raison sur le plan sociologique. Mais il faut rappeler une évidence statistique trop souvent oubliée : sur 403 nouveaux mots entrés dans les dictionnaires entre 2016 et 2026, 7 seulement sont du verlan, et 19 au total — en y ajoutant l’arabe, le turc et les langues africaines — proviennent de l’immigration extra-européenne, soit 4,7 % du corpus. La langue de la rue fait du bruit, beaucoup de bruit, mais elle ne dicte pas — pas encore — la norme. La question n’est pas sociologique — elle est politique. Que se passe-t-il quand la langue de la rue cesse d’être un registre parmi d’autres pour devenir la seule langue que maîtrisent des millions de jeunes Français ?
L’enquête PISA 2022 apporte une réponse brutale. La France est l’un des pays de l’OCDE où le lien entre l’origine sociale et la performance en lecture est le plus fort. Les élèves immigrés de première génération y affichent des scores significativement inférieurs à ceux des élèves natifs, même après contrôle du milieu socio-économique. Et contrairement à ce que l’on observe en Allemagne, au Canada ou en Australie, cet écart ne se résorbe pas à la deuxième génération. L’école française, qui fut le grand intégrateur de la République, est devenue une machine à reproduire les inégalités linguistiques. Les enfants des classes populaires — qu’ils soient issus de l’immigration ou non — entrent au CP avec un capital lexical déjà amputé : 20 % d’entre eux disposent de 200 à 250 mots pour « dire le monde », contre 1 200 mots pour les 20 % les plus favorisés. Un rapport de 1 à 6 à l’âge de 6 ans. Et ce rapport, l’école ne le réduit pas : elle l’aggrave.
Le CNESCO, dans un rapport de 2016, l’avait déjà démontré : les écarts de maîtrise de la langue se creusent tout au long de la scolarité. Les élèves des réseaux d’éducation prioritaire, où se concentrent les enfants d’immigrés et de milieux défavorisés, sont 5 fois plus exposés au risque de difficultés sévères en lecture que les élèves des établissements favorisés. Les dispositifs de soutien existent — les UPE2A pour les allophones, le dédoublement des classes de CP en REP — mais ils sont trop tardifs, trop limités, et trop dépendants des moyens alloués par un État qui, année après année, réduit le nombre de postes d’enseignants spécialisés.
IV. L’érosion numérique
Pendant que l’école peine, les écrans prospèrent. Et ce qu’ils font à la langue n’a rien d’une évolution — c’est une érosion.
Ce n’est pas un hasard si les linguistes parlent désormais de « tics de langage » pour désigner ce qui n’est plus un tic mais un mode de fonctionnement : « du coup » a remplacé une dizaine de connecteurs logiques — donc, par conséquent, ainsi, de ce fait — et « au niveau de » a phagocyté toutes les prépositions de la langue française. La phrase se simplifie parce que la pensée se simplifie, et la pensée se simplifie parce que l’outil ne permet plus la complexité.
Les réseaux sociaux n’ont pas inventé la brièveté — le télégramme, le tract, l’affiche existaient avant eux. Mais ils ont industrialisé la réduction. La contrainte des 140 puis 280 caractères n’a pas seulement raccourci les messages : elle a éliminé les structures grammaticales qui exigent un minimum d’espace pour se déployer. La subordonnée relative, le conditionnel passé, le subjonctif — toutes ces formes qui permettent de dire le doute, la nuance, l’hypothèse — disparaissent mécaniquement quand le format ne leur laisse pas assez de place pour exister. Ce qui reste, c’est l’indicatif présent, l’invective, le slogan. Une langue réduite à l’os — et souvent au cri.
Le cri, justement. Il serait toutefois excessif d’en déduire que le débat français s’est polarisé à l’américaine sous l’effet des réseaux. L’Institut Montaigne et le médialab de Sciences Po, dans une étude portant sur 18 millions de tweets et 420 médias et blogs, aboutissent à une conclusion plus nuancée : contrairement aux États-Unis, la France ne connaît pas de fragmentation en bulles hermétiques — les médias, y compris les plus opposés, continuent de se citer entre eux. Ce qui s’est dégradé n’est donc pas l’architecture du débat, mais son registre : une fraction bruyante a troqué l’argumentation contre l’invective, et cette fraction capte, par sa visibilité même, une attention hors de proportion avec son poids réel.
V. Quand les élites abandonnent la norme
Si la langue de la rue s’éloigne de l’école, et si la langue des écrans érode la syntaxe, il est un troisième front où la dégradation est peut-être la plus spectaculaire : celui des médias, des documents officiels, et des élites elles-mêmes. Car ce n’est plus seulement le peuple qui parle mal — c’est l’État, la presse, la télévision, le Parlement.
Le 13 avril 2026, l’Arcom intervenait auprès de France 2 pour un rappel à l’ordre. L’émission « Télématin » avait diffusé une séquence dans laquelle la chroniqueuse utilisait de nombreux anglicismes non justifiés. L’Arcom estima que cette séquence contrevenait aux obligations des services de télévision en matière de défense de la langue française, telles que définies par la loi Toubon de 1994. L’incident, mineur en apparence, est révélateur : il a fallu que le régulateur intervienne pour rappeler à une chaîne du service public qu’elle est tenue de parler français. Le même jour, Le Figaro publiait une enquête sur l’expression « du coup », devenue le connecteur logique universel des journalistes, des politiques et des chroniqueurs. La cause n’est pas seulement la paresse : c’est la disparition progressive, dans les écoles de journalisme comme dans les formations à la prise de parole, de tout enseignement de la stylistique et de la grammaire.
Et les employeurs, dans tout cela ? Un sondage Ipsos réalisé en 2021 pour le Projet Voltaire révélait que 73 % des employeurs jugeaient rédhibitoires les difficultés à s’exprimer correctement à l’écrit. Les fautes d’orthographe dans les CV et lettres de motivation constituaient le premier motif d’élimination des candidatures — devant l’absence d’expérience, devant le manque de diplômes. En 2026, Le Parisien rapportait que des universités comme Paris-Dauphine ou Paris-Saclay imposaient désormais des cours de remise à niveau obligatoires en français à leurs étudiants. Un professeur de Paris 1 cité par l’article déclarait : « On assiste à une chute phénoménale du niveau de français chez les étudiants qui arrivent en licence. » L’université française, ce lieu où l’on est censé produire et transmettre le savoir le plus exigeant, en est réduite à enseigner ce que le collège n’a plus le temps d’enseigner.
VI. Ce que disent les chiffres
Il est temps de regarder les données en face.
Le graphique est simple, et sa simplicité est terrible. En 2000, la France obtenait 505 points en compréhension de l’écrit dans l’enquête PISA, se classant 14e. En 2022, elle obtenait 474 points — 31 points de moins — et se classait 29e. La pente est régulière, presque mécanique : 505, 496, 488, 496, 505, 499, 493, 474. Chaque cycle, à l’exception d’un sursaut en 2012, grignote le capital linguistique de la nation.
Une précision s’impose ici, car elle change la lecture du chiffre sans l’invalider. La moyenne de l’OCDE a, elle aussi, baissé sur la période — de 500 points en 2000 à 476 en 2022. L’écart entre la France et cette moyenne, qui était de +5 points en 2000, n’est plus que de −2 points en 2022 : une dégradation relative de 7 points, pas de 31. Le nombre de pays participants a par ailleurs presque doublé, passant d’une quarantaine à 81 — ce qui pousse mécaniquement à la baisse tous les classements historiques, indépendamment de tout recul réel. La chute du 14e au 29e rang spectacularise donc un phénomène qui, en valeur relative, reste sérieux mais moins vertigineux que l’affichage brut ne le suggère. Cela ne change rien à un fait : la France a décroché par rapport à des pays qui, eux, ont progressé ou tenu leur rang — l’Estonie, la Pologne, Singapour. Mais la baisse absolue de 31 points doit se lire avec cette clé, pas sans elle.
L’orthographe suit la même courbe, mais sur un temps plus long. L’étude historique de Chervel et Manesse, publiée en 1989, comparait les dictées des mêmes mots à des élèves de CM2 entre 1870 et 1987. En 1870, moins de 5 fautes en moyenne. En 1987, plus de 15. En 2021, selon la DEPP, 31 fautes. En 2023, le chiffre est déjà dépassé : 90 % des élèves de fin de collège commettent au moins 15 fautes dans une dictée de 100 mots. La moyenne globale, tous niveaux confondus, continue de grimper.
La littératie des adultes n’est pas meilleure. L’étude PIAAC de l’OCDE, publiée en 2013, classait la France 22e sur 24 pays pour la capacité à comprendre et utiliser des textes écrits dans la vie courante. Seuls l’Italie et l’Espagne faisaient moins bien. Douze ans plus tard, aucune nouvelle enquête d’ampleur comparable n’a été menée, mais les indices indirects — les cours de remise à niveau à l’université, les difficultés de recrutement des employeurs, la baisse continue du lectorat de la presse écrite — suggèrent que la tendance ne s’est pas inversée.
Le champ lexical, lui, est plus difficile à mesurer — mais il n’est plus impossible. Une compilation originale menée pour cet article, librement téléchargeable, a recensé et classé 403 nouveaux mots entrés dans le Petit Robert et le Petit Larousse entre 2016 et 2026. La méthodologie est documentée dans le rapport d’accompagnement.
Le résultat est sans ambiguïté. Cent soixante-treize mots — 42,9 % du corpus — sont des emprunts à l’anglais ou des calques de l’anglais. La domination est écrasante, constante sur la décennie, et portée par le numérique, les réseaux sociaux, la culture pop et le monde de l’entreprise. Soixante-quatorze mots — 18,4 % — sont des créations morphologiques françaises : apocopes, mots-valises, syntagmes forgés sur le vieux fonds roman. Soixante-deux mots — 15,4 % — n’ont pu être classés de manière satisfaisante dans une catégorie existante : noms de marque lexicalisés, hybridations gréco-latines instables, emprunts ayant transité par plusieurs langues. Vingt-sept mots viennent du latin (6,7 %), 21 du grec (5,2 %) : le couple classique fournit encore 11,9 % des entrées, principalement dans les domaines scientifiques et techniques, mais ce réservoir ne progresse plus. Les régionalismes francophones — belgicismes, québécismes, helvétismes, africanismes — représentent 19 mots, soit 4,7 %, avec une accélération marquée sur 2025-2026 portée par l’ouverture explicite des dictionnaires. Huit mots (2,0 %) proviennent d’Asie — japonais, chinois, coréen —, une catégorie qui reflète l’influence culturelle asiatique en France.
Et puis il y a le chiffre qui tue le discours ambiant. Dix-neuf mots — 4,7 % — proviennent du bloc « Moyen-Orient élargi » : arabe, turc, langues africaines, et verlan. Ce dernier, dont les 7 entrées — boloss, rebeu, teuf, chelou, relou, renoi et bisque-bisque — constituent le versant le plus visible de l’influence arabo-maghrébine en métropole, a été fusionné dans ce décompte par choix éditorial. Même ainsi gonflé, le bloc pèse moins de 5 %. Le rapport de force avec l’anglais est de 1 à 9. Si la langue française est « envahie », l’envahisseur n’est ni dans les cités ni dans l’immigration — il est dans la Silicon Valley.
Ces résultats doivent être maniés avec prudence. Le corpus — 403 mots sur environ 1 500 à 2 000 entrées réelles — ne couvre qu’un quart à un tiers des nouveaux mots. La presse surreprésente probablement les anglicismes, plus « vendeurs », et sous-estime les néologismes scientifiques, massivement gréco-latins. La catégorie « création française », même après reclassification, reste un fourre-tout. Et l’entrée dans le dictionnaire ne mesure que l’institutionnalisation, pas la fréquence d’usage — le poids réel de l’anglais dans la langue parlée est vraisemblablement supérieur à ce que ces chiffres suggèrent. La seule méta-étude disponible en français, celle de Brysbaert publiée en 2016, porte sur l’anglais. Le silence des linguistes français sur leur propre langue reste le symptôme le plus éloquent de tous.
Les linguistes se déchirent sur l’interprétation de ces données. D’un côté, les « alarmistes » — Alain Bentolila, Frédéric Vitoux, l’Académie française — dénoncent un « rétrécissement du vocabulaire » et un « appauvrissement lexical catastrophique » chez les jeunes. De l’autre, le collectif des « Linguistes atterrées » rappelle qu’aucun adulte ne peut tenir une conversation quotidienne avec moins de 10 000 mots, et que le mythe des « jeunes qui vivent avec 400 mots » est une légende urbaine. Les deux camps ont partiellement raison, et partiellement tort. Les alarmistes s’appuient sur des données solides pour documenter la baisse du niveau scolaire — PISA, la DEPP, les dictées — mais extrapolent parfois au-delà de ce que les chiffres autorisent. Les rassuristes ont raison de dénoncer les « fake news » statistiques, mais leur défense de la langue telle qu’elle se parle risque, à force de relativisme, de faire le jeu de ceux qui voudraient renoncer à toute exigence.
Au milieu de cette querelle, un fait reste indiscutable : l’écart entre les enfants de milieux favorisés et défavorisés se creuse, et il se creuse dès le plus jeune âge. Vingt pour cent des enfants entrent au CP avec 200 mots pour dire le monde ; 20 % avec 1 200. Le ratio est de 1 à 6. Ce n’est pas la langue qui est en crise — c’est la promesse républicaine.
VII. Le déclassement des élites
Il faut aller plus loin. La crise de la langue n’est pas seulement une crise de l’école ou des écrans — elle est une crise des élites. Et c’est peut-être cela, la vraie fracture.
En octobre 2025, France Stratégie publiait une Note Flash intitulée « Jeunesse d’hier et d’aujourd’hui : le grand déclassement ? » Le constat était sans appel. Les jeunes sont plus diplômés — 1 sur 2 est diplômé du supérieur, contre 1 sur 5 en 1975 — mais le rendement du diplôme s’est érodé à mesure qu’il devenait moins rare. Leur position relative dans l’échelle des salaires s’est dégradée. L’accès au logement et à la propriété est devenu beaucoup plus difficile. Et 3 Français sur 4 estiment que « c’était mieux avant » — dont 2 jeunes sur 3.
Ce sentiment de déclassement n’est pas une illusion. Il est le produit d’un demi-siècle de politiques qui ont élargi l’accès aux diplômes sans élargir l’accès aux positions sociales que ces diplômes promettaient. Et la langue est au cœur de ce mécanisme : c’est elle qui fait la différence entre un diplôme qui vaut et un diplôme qui ne vaut rien. Celui qui sort de l’université avec une licence mais sans maîtriser le français soutenu n’a pas un diplôme — il a un certificat de présence.
Le déclassement des élites intellectuelles françaises est plus ancien et plus profond. En 2008, le classement Prospect/Foreign Affairs des 100 intellectuels les plus influents du monde ne comptait que 5 Français — et le premier d’entre eux, Olivier Roy, se classait 66e. Les « culturels » — une technocratie mondialisée, gestionnaire de carrières et distributrice de prébendes — ont remplacé les intellectuels généralistes qui, de Zola à Bourdieu, faisaient de la langue le véhicule d’une pensée universelle. Le français n’est plus la langue dans laquelle le monde pense — il est devenu une langue parmi d’autres, et pas la plus puissante.
Le Diplomate, dans une analyse publiée en novembre 2025, allait plus loin : « Une élite technocratique mondialisée s’est progressivement détachée de la nation qu’elle prétend représenter. Chaque perte de souveraineté devient une opportunité personnelle. Les élites vivent du délitement de la nation. » La thèse est brutale mais cohérente avec les données : les élites françaises n’ont plus intérêt à défendre la langue française, parce que leur pouvoir ne dépend plus de la maîtrise qu’en ont les classes populaires. Elles parlent anglais à Davos, à Bruxelles, à Washington. La défense du français est une cause de perdants — et les élites ne s’associent pas aux causes des perdants.
C’est ainsi que la langue est devenue un marqueur de classe inversé. Jadis, la maîtrise du français distinguait l’élite du peuple. Aujourd’hui, c’est la non-maîtrise affichée qui devient un marqueur d’authenticité. Un article de France Info, publié en mars 2026, posait la question avec une ironie involontaire : « Fautes d’orthographe et de syntaxe, le nouveau marqueur des puissants ? » Plusieurs personnalités politiques et médiatiques revendiquaient leurs fautes comme un signe d’authenticité, inversant le stigmate. C’est le luxe suprême : celui qui est déjà au pouvoir peut se permettre de mal parler. Celui qui veut y accéder, non. La langue, qui était le premier ascenseur social de la République, est devenue un escalier dont les puissants condamnent les marches derrière eux.
VIII. Ce qu’on assassine vraiment
La langue française n’est pas morte. Elle n’est même pas mourante. Mais elle est entrée dans une zone de fragilité où chaque année qui passe érode un peu plus ce qui faisait sa singularité : sa précision, sa richesse lexicale, sa syntaxe capable d’exprimer la nuance la plus fine.
Reconnaître cette fragilité, ce n’est pas céder au déclinisme. Les constats qui précèdent sont réels, mais trois faits les nuancent et, surtout, donnent des raisons d’espérer.
Le premier est la massification scolaire. Comparer la dictée de 1870 à celle de 2023, c’est comparer deux publics qui n’ont rien à voir. En 1870, seuls 20 à 25 % d’une classe d’âge accédait au CM2. En 2023, 100 % d’une classe d’âge est scolarisée, y compris les allophones et les élèves handicapés. La massification — depuis l’objectif des 80 % au baccalauréat fixé en 1985 — constitue l’un des progrès d’égalité les plus importants depuis Jules Ferry. Une partie de la baisse du niveau moyen s’explique par l’élargissement du public — non par un effondrement généralisé des capacités. Ce qui est en crise n’est pas l’élève, mais la capacité de l’institution à enseigner à tous ce qu’elle savait enseigner à quelques-uns.
Le deuxième est la francophonie. La langue française compte aujourd’hui 321 millions de locuteurs dans le monde, répartis sur les cinq continents — dont 60 % en Afrique. Elle est langue officielle dans 29 pays. En 2021, le Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr recevait le prix Goncourt pour La Plus Secrète Mémoire des hommes — le premier auteur d’Afrique subsaharienne à l’obtenir. Le Libanais Amin Maalouf, élu à l’Académie française en 2011, en est devenu le secrétaire perpétuel en 2023. L’Haïtiano-Canadien Dany Laferrière l’a rejoint en 2013. La Vietnamienne Kim Thúy, arrivée au Québec comme réfugiée à l’âge de 10 ans, a reçu le Prix du Gouverneur général du Canada en 2010. La langue française n’est pas en train de mourir : elle est en train de se décentrer. Et ce décentrement, loin d’être une menace, est une vitalité que l’Hexagone aurait tort de bouder.
Le troisième est la créativité des nouveaux formats. Les podcasts d’enquête — Transfert, Affaires sensibles, Les Pieds sur terre — exigent subordonnées, conditionnel, discours rapporté, et totalisent des centaines de millions d’écoutes. Les chaînes YouTube de vulgarisation — DirtyBiology, Linguisticae, Le Réveilleur — affichent une densité lexicale comparable à celle de la presse écrite, selon une étude de l’université Paris-Nanterre publiée en 2022. Ces formats n’existaient pas il y a quinze ans. Les ignorer, c’est regarder le panier vide en oubliant les poissons déjà dans le bateau.
Ces nuances ne disculpent pas l’école, les écrans, ni les élites. L’écart entre les enfants de milieux favorisés et défavorisés reste la honte du système éducatif français. La baisse PISA, même partagée par d’autres pays, n’en est pas moins réelle. Le « rétrécissement lexical » des jeunes générations, bien que non documenté par des études longitudinales françaises comparables à celles de Brysbaert pour l’anglais, est suggéré par tous les indices indirects — dictées, PISA, PIRLS, enquêtes employeurs. Et le discours qui fait de l’immigration la cause du déclin linguistique ne survit pas à l’épreuve des dictionnaires : 4,7 % des nouveaux mots viennent du bloc « Moyen-Orient élargi » contre 42,9 % de l’anglais — un rapport de 1 à 9.
Mais reconnaître ces nuances, c’est précisément refuser le confort des diagnostics binaires. La langue française n’est pas en train de disparaître — elle est en train de se fracturer. D’un côté, une élite mondialisée qui maîtrise parfaitement le français et l’anglais, et qui peut se permettre de jouer avec la norme. De l’autre, des millions de jeunes qui n’ont jamais appris ce que la norme exige, et qui en sont exclus. Ce n’est pas la langue qu’on assassine. C’est la promesse qu’elle portait — celle d’un pays où la maîtrise du français était le plus sûr passeport pour la citoyenneté, et le plus puissant ascenseur pour la mobilité sociale.
L’Académie française acheva en novembre 2024 la neuvième édition de son dictionnaire. Elle y avait travaillé 32 ans. Trente-deux ans pour 53 000 mots. Cette lenteur a quelque chose de pathétique et de sublime à la fois. Pathétique, parce que 32 ans pour décrire une langue qui mute chaque semaine sur TikTok, c’est le temps du scribe face au temps de l’éclair. Sublime, parce que cet entêtement à vouloir fixer ce qui fuit dit malgré tout une vérité essentielle : une langue n’est pas un outil de communication parmi d’autres. Elle est un patrimoine, une mémoire, une architecture héritée qu’on n’a pas le droit de laisser s’effondrer sans réagir. Et si la France veut que sa langue survive, ce n’est pas en interdisant les anglicismes par décret qu’elle y parviendra — c’est en réapprenant à ses enfants que les mots sont plus puissants que les poings, et que la phrase la plus longue est encore le chemin le plus court pour se faire entendre.
Annexe A — Sources
- DEPP, Note d’information n° 23.45, « Évaluation des compétences en orthographe des élèves de CM2 », novembre 2023
- OCDE, PISA 2022 Results (Volume I), décembre 2023
- OCDE, tableau historique PISA 2000–2022
- Chervel, A. & Manesse, D., « La dictée, les Français et l’orthographe », INRP, 1989
- DEPP, « Les élèves allophones nouvellement arrivés », Note d’information annuelle, 2023
- INED-INSEE, enquêtes « Trajectoires et Origines » (TeO1, 2008-2009 ; TeO2, 2019-2020)
- CNESCO, « Inégalités sociales et migratoires : comment l’école amplifie-t-elle les écarts ? », 2016
- Cour des comptes, « Rapport public annuel — La formation continue des enseignants », février 2024
- IEA, PIRLS 2016 et PIRLS 2021 International Results in Reading
- OCDE, PIAAC 2013
- Brysbaert et al., « How Many Words Do We Know? », Frontiers in Psychology, 2016
- Goudaillier, J.-P., « Les mots de la banlieue », Armand Colin, 1997
- Ipsos / Projet Voltaire, « 73 % des employeurs estiment rédhibitoires les difficultés à s’exprimer à l’écrit », 2021
- Rapport Grégoire, « Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois, et d’universaliser l’usage de la langue française », 4 juin 1794
- Institut Montaigne / médialab de Sciences Po / MIT Center for Civic Media, « Media polarization à la française? », étude sur 18 millions de tweets et 420 médias et blogs
- Le Parisien, « On assiste à une chute phénoménale du niveau de français à l’université », 8 juin 2026
- Le Figaro, « L’Arcom intervient auprès de France 2 après une séquence dans Télématin », avril 2026
- Le Figaro Étudiant, « Pourquoi l’abus de “du coup” affole les linguistes », 27 mai 2026
- France Info, « Fautes d’orthographe et de syntaxe, le nouveau marqueur des puissants ? », 18 mars 2026
- Sénat, rapport d’information n° 123, « Faciliter l’accès aux services publics », septembre 2025
- Mediapart / Les Linguistes atterrées, « Combien de mots utilise-t-on ? », 31 juillet 2025
- Géolie & Blaise, « Rapport étymologique — Nouveaux mots des dictionnaires français (2016-2026) », compilation originale, juillet 2026. Données complètes : 403 mots classifiés, 8 catégories normalisées, 6 passes de traitement. CSV téléchargeable.
- France Stratégie, Note Flash n° 4, « Jeunesse d’hier et d’aujourd’hui : le grand déclassement ? », octobre 2025
- Raoult, A., « Le grand déclassement français : la fracture entre élite et nation », Le Diplomate, 14 novembre 2025
- Couturier, B., « Les intellectuels français, déclassés », France Culture, 27 novembre 2012
- Duru-Bellat, M., « L’inflation scolaire », Seuil, 2006/2023
- OIF, « La langue française dans le monde », rapport 2022, Gallimard
- Académie française, élection d’Amin Maalouf, 2011 ; élection de Dany Laferrière, 2013
- Prix Goncourt 2021 : Mohamed Mbougar Sarr, « La Plus Secrète Mémoire des hommes »
- Prix du Gouverneur général du Canada 2010 : Kim Thúy, « Ru »
Annexe B — Angles morts
-
Le débat sur le « rétrécissement lexical » n’est pas tranché scientifiquement. Aucune étude longitudinale française ne mesure, à la manière de Brysbaert pour l’anglais, l’évolution du vocabulaire actif des locuteurs sur plusieurs décennies. Ce que documentent solidement PISA, la DEPP et le PIAAC, c’est la baisse des compétences scolaires et adultes en lecture et en orthographe — pas une contraction générale et mesurée du vocabulaire de la population.
-
Le corpus étymologique de 403 mots est une compilation originale, pas une étude indépendante évaluée par des pairs. Sa méthodologie est documentée et ses limites explicitement reconnues dans le corps de l’article (couverture partielle, biais de représentation de la presse) — mais il reste une source maison, à traiter avec la prudence que cela impose.
-
La comparaison brute des scores PISA (31 points, 14e à 29e rang) surestime le décrochage relatif. Corrigée de la baisse simultanée de la moyenne OCDE et du doublement du nombre de pays participants, la dégradation relative de la France est plus proche de 7 points que de 31 — un fait qui nuance sans invalider le constat.
-
L’étude Institut Montaigne / médialab de Sciences Po porte sur la structure du réseau médiatique (qui cite qui), pas sur le registre des échanges entre particuliers. L’absence de bulles hermétiques entre médias ne dit rien du niveau d’agressivité verbale dans les commentaires, forums ou réseaux sociaux grand public — un point que l’étude elle-même ne prétend pas trancher.
Télécharger les sources
La compilation étymologique originale utilisée dans cet article est librement téléchargeable :
- 📄 Rapport étymologique 2016-2026 — 403 mots classifiés, 8 catégories, méthodologie complète (HTML, 544 lignes)
- 📊 Données brutes (CSV) — compatible Excel, LibreOffice, R, Python (UTF-8, 403 entrées, 6 colonnes)